Voilà

Le prologue de « Voilà, une collection, notes pour le livre à venir » a, ici, valeur de manifeste. Le texte, qui comptera douze chapitres, est en cours d’écriture. Il sera suivi de L’Avenir du gaz sarin

Voilà

Prologue

Les clés du royaume

Été 2018. Le sentier des douaniers, près de Roquebrune-Cap-Martin. Mer agitée, cadavres coincés dans les rochers battus par les flots, femme à queue de poisson portée par les vagues, poulpes géants, goélands équipés de caméras GoPro, de traceurs GPS, navires qui croisent au large, chargés de cocaïne, de produits manufacturés affluant d’Asie, de pétrole, de touristes, de migrants, cibles du trafic d’organes. Azur, ressac, la première vague. Adam et Ève chassés du Paradis, s’élancèrent dans la fuite. Le chien gardien des enfers, je pouvais voir son ombre. Défier les Dieux, le héros a le nez dans la poudre. Tu appelles ça comment, cette chose dans laquelle nous sommes ? me demande Camille et elle tire un enfant hors de l’eau. Exposition du sujet (des énoncés performatifs), éléments contextuels. Ce matin, corrigé le chapitre 2 de Voilà, envoyé quelques mails, réservé une table chez Elsa, écouté Ex de Richie Hawtin, regardé Camille faire des longueurs dans la piscine. Pratique du monde vivant, des instants décisifs. Déplacements, nourriture, garde-robe, moyens de communication. Gel hydroalcoolique nettoyant et désinfectant pour les mains, gilet pare-balles de niveau IV, ordinateur portable. La conquête de l’espace, pensé à partir d’un corps. Le labyrinthe construit par Dédale, l’appel du Minotaure. La sphère de l’échange — cette chose dans laquelle nous sommes —, le temps venu. Température extérieure 28 degrés Celsius, ce que je sais de l’action. Scène de poursuite (vrombissement des moteurs, crissement des pneus), quelle est ta guerre ? Coup de pied dans les archives, je veux qu’on dégage cette zone. Passions coupables, le livre à venir est déjà là. Épisodes d’amnésie, la femme à queue de poisson se met à chanter. L’ardent besoin de croire, le contrôle du ballon. Ordre social hiérarchisé, enseignement du roman national, part d’ombre, tressaillements et grimaces. Obsessions confusion l’argent l’huissier respire. Ces mecs se cassent le cul, ils font un sale boulot. Course effrénée, faire advenir des états d’exception. Forces spéciales (drogues, scarifications, une certaine violence), je sens renaître un désir neuf. Rapport objectif sur la situation actuelle, des temps hétérogènes. Tri sélectif, référencement, bases statistiques, algorithmes des moteurs de recherche, taux de rebond, optimisation, rationalisation versus opérations de hasard et de désordre, attaques virales, hacking, éléments perturbateurs et rapprochements incontrôlés. Une certaine autonomie, au sein de l’Empire. Prendre sa voiture, saisir sa destination sur le système de navigation, rouler deux heures — le déplacement cristallisé dans une forme — et, c’est une possibilité, disparaître en quelques secondes dans l’effondrement du pont Morandi, viaduc autoroutier à Gênes. Chute de quarante-cinq mètres, à quoi ressemblerait le monde ? Happé par le vide, c’est la seule certitude. Pour ceux qui dansent encore : on adopte le look oversize, les volumes XXL, la superposition des couches. Matières techniques, manteaux pare-feu, parkas customisées. On marche « pour le climat » chaussé de sneakers fabriquées en Chine (salaires proches du minimum vital, bilan carbone et tout le bordel), en faisant des selfies avec le dernier smartphone (épuisement des ressources, atteinte à la biodiversité due aux rejets toxiques dans l’environnement, à l’émission de gaz à effet de serre). On passe quelques jours à Lisbonne, on rentre à Paris pour la performance de Delphine Roche au Consulat (No Sweat Last Night), on est Londres pour la Frieze Art Fair ; on assiste à la projection de The Clock à la Tate Modern — que l’on avait vue une première fois à Venise en 2011 —, installation vidéo de 24 heures signée Christian Marclay, extraits de milliers de films faisant référence au temps, montés pour donner l’heure en temps réel. Chronomètre de précision, l’information ne cesse de survenir. Vivre d’une manière librement déterminée par soi-même (Buckminster Fuller), les injonctions contemporaines. Essor des thèses déclinistes, morbides incantations. Effacement de la Nation, faillite de l’éducation, ruine de l’autorité, défaite de la pensée. Menace de substitution ethnique (théorie du Grand Remplacement), de guerre civile, l’apocalypse est pour demain. Motif dominant de l’ensemble, premières lueurs du jour. Crispations identitaires, terrorisme islamiste, chômage de masse, zones de relégation sociale, vieillissement démographique (la liste n’est pas exhaustive) sur fond de post-capitalisme, d’ultralibéralisme régnant, d’ubérisation de la société, de mondialisation et de dumping fiscal. Pour résumer, la France serait, je cite les premiers mots de l’avant-propos des Décombres de Lucien Rebatet, « couverte de ruines, ruines des dogmes, des choses et des institutions ». Mouvement de désagrégation, associé au discours. Gouvernement du commentaire, toujours une voix qui parle. Adjurations mystico-politiques, aveugles qui découpent des tôles à la tronçonneuse, soldats projetés sur les théâtres extérieurs — ils demeurent invisibles —, rois enfermés dans les palais, foules en liesse (tous ensemble), touristes lâchés par meutes au cœur des villes, sur les rivages. Regards jetés de tous côtés (ces pays que l’on fait), jusqu’à l’insoutenable. Dans ce contexte, permettez-moi de m’écarter. Expérience immersive, l’épopée du verbe. Vécu lumière fixer produire. J’écris au dernier étage d’une maison nichée au fond d’un jardin, à l’est de Paris, à l’orée de cette forêt qui fut le terrain de chasse d’Hugues Capet, dont je vois la lisière depuis la fenêtre mansardée de mon cabanon, à peine plus grand que celui de Le Corbusier. Sur ma table, près de l’ordinateur, un cadre blanc, format 13 x 18 centimètres. Dans la partie haute, une forme ovoïde de couleur jaune, abstraction inspirée par l’œuvre d’Ellsworth Kelly, imprimée sur un papier Ultra Smooth Hahnemühle 305 grammes et, dans la partie basse, des mèches de mes cheveux bruns que j’ai à nouveau rasés. J’écris dans le décor reconstitué de la salle de jeux de l’hôpital psychiatrique dans lequel Michael Gordon Peterson, alias Tom Hardy, le Bronson du film éponyme de Nicolas Winding Refn, est enfermé. J’écris dans le TGV qui relie Paris à Nice. J’écris devant les œuvres de l’artiste américaine Leslie Hewitt, dans une galerie de la rue de Turenne. J’écris chez l’ophtalmologiste, quelques minutes avant un examen du champ visuel. J’écris dans les couloirs d’hôtels et sur les plans d’évacuation. Non, vous n’êtes pas ici. Effacement des repères, destruction des antennes relais. Temps morts, espaces vides, perte de sens (éloge de). Quelque chose peut-il te toucher ? Ou es-tu si blasé que plus rien ne peut t’atteindre ? demande Cathy à Frank (Bullit, Peter Yates, 1968). Esthétique de l’inachevé, attention toute particulière portée à (nouvelles technologies, concepts futuristes). Corps augmenté, c’est entendu. Vie éternelle ? Encore trop court. Bibliothèque, il faut nourrir le monstre. La collection comme inventaire d’une relation au monde, le tableau accroché sur la page. Narration au présent de l’indicatif, je voyage en mode furtif. Les chapitres de Voilà constitués de fragments alternent avec ceux composés sans alinéa, écrits d’une seule coulée. Pas de forêt obscure, ni de scène fondatrice. Pas de cris, ni de fièvre. Pas de récit de l’intime, ni de psychologisation des événements. Ce qui est, ce qui se présente à : que voilà de beaux fruits. Style impeccable, soleil frappé. Un être sans nom (le plombier), un homme persuadé qu’il devient invisible. Des personnages qui s’évanouissent et des douleurs fantômes. Une zone d’incertitude, des images rémanentes. La crasse sur les parois de la baignoire, l’eau brune qui coule du robinet. Un écrivain qui ne voit que d’un œil (auteur de Paris-Plage) et Un Suicide français, film documentaire qui retrace les derniers jours de sept garçons et filles, reclus dans un appartement et ils se donnent la mort. Des cendres, des absences et des manques, les dimensions de la cellule et la hauteur des murs. Aux marges : lambeaux, débris, rebuts. Spéculations, théories, invectives. Les douze chapitres qui composent la collection sont suivis de « L’Avenir du gaz sarin, une théorie des impulsions ». Expression achevée, faire de sa détention son œuvre. Se recouvrir de bêtes. Techniques de combat, toute démesure. Fenêtre avec vue, contre la falsification. J’avale une assiette de linguine, il me faut avancer. Tu as l’air tellement en forme ! dit un sosie de Donald Trump accroupi devant le minibar de sa chambre d’hôtel, à un cafard qui court sur la moquette. Lecteur en quête de divertissement, ce qui m’intéresse ici. Plonger la main dans une friteuse, la séparer de l’existence. Tu sais que Lautréamont disait sa volonté de renier « le passé hideux de l’humanité pleurarde » ? Déflagrations explosives, le retour de l’info. L’œuvre de Banksy intitulée Girl With Balloon s’autodétruit lors d’une vente aux enchères, après avoir été attribuée à un collectionneur pour 1,2 million d’euros. Broyeur de documents inséré au cadre, expression d’une opération. Des militants de Génération Identitaire envahissent le siège de l’ONG SOS Méditerranée, à la veille de la journée européenne de soutien à son navire de sauvetage l’Aquarius. L’Histoire du siècle. Donne tout n’est pas te dire rien qui l’ennemi toujours ce qui le lieu la ligne un point (tu peux relire, mais à voix haute). Ensemble de l’espace logique, je ne veux plus de pensée. Dormir, peut-être. Revoir le premier Rambo, les yeux fermés, merci Rimbaud. Me tenir éloigné des horloges, oublier l’agenda. Nuit chaude, papillons noirs. Bruits lointains de la circulation, Camille apparaît dans l’embrasure d’une porte. Ses yeux noirs comme ceux d’une héroïne de Pier Paolo Pasolini, sa peau blanche comme une rose cherokee, elle danse. Mes paupières lourdes derrière mes verres teintés. Aller d’une pièce à l’autre (Assemblages, environnements et happenings), une bouteille à la main, la bite à l’air. Un corps que j’allais oublier, garder une forme de silence. À la merci des charognes, autoportrait en primitif. Se tenir droit dans le néant, voilà ce que je voulais dire. Croyez en mes sentiments empressés (Antonin Artaud à Gaston Gallimard), ici s’installe une certaine foi.

Pierre Denan, octobre 2018