Indices d’épuisement

Levé à six heures, agitation fébrile. Corps en contact avec le sol, présence des murs. Une bouteille de Gin sur la table, des peaux de citron. Pâle et défait, la chambre plongée dans la pénombre. Attente de, piétinements nerveux. Les fenêtres des navigateurs, les fichiers ouverts dans la nuit apparaissent sur l’écran de l’ordinateur dont je viens de désactiver la mise en veille. Historique de navigation, examen des particularités. Bruce Nauman sur YouTube (Walking in an Exaggerated Manner Around the Perimeter of a Square, 1968), le chapitre 7 de Voilà. La caravane de migrants honduriens en route pour les États-Unis arrive à Mexico, exode. Je passe une main sur mon crâne, la tondeuse est en charge. Thé vert, douche. Rapide coup d’œil sur Instagram, je n’ai rien posté depuis le 7 octobre. Mouvements ordinaires, faire ce qui doit être fait. Correspondance, suivi administratif et financier. Sauvegarde informatique, entrer dans Time Machine. Les articles du Journal, les chapitres de Voilà sont automatiquement stockés dans le nuage, je jette l’intégralité de mes notes manuscrites. Production artistique, maquettes pour « By the Way ». Assemblages de motifs à la Ellsworth Kelly avec des matières et objets. La première œuvre de la série s’intitule The Abstraction And The Hairdresser (2018), réunion d’une forme ovoïde de couleur jaune (impression numérique sur papier) et de mèches de mes cheveux bruns. Liste des objets et matières à utiliser, catalogue de formes, gamme de couleurs. Rémanences et réminiscences, je sors boire un café. Bomber bleu, jogging Adidas, baskets blanches. La majorité des acquéreurs chinois de bars tabac seraient originaires de Wenzhou, ville de la province de Zhejiang, mon horoscope dans le Parisien. Les deux pôles de l’amour réunis par des signes d’air, où que je sois. Devant un café, dans le décor des rues. Plans, cartes conçus pour se perdre. Le GPS désactivé, changements de direction. Heure différente, un nouvel angle. Tension entre une forme d’aliénation (être soi) et la nécessité de (j’invite le lecteur à remplir ce vide). Née d’un désordre. Le concept d’angoisse, les craintes et tremblements, enjamber la faille. Temps suspendu, le récit est ouvert. Debout devant un brasero, son diable près de lui — poignées ergonomiques, roues en gomme dure, bloc de granit sur la bavette —, Friedrich Nietzsche fait griller des saucisses. Derrière lui, le godet d’une pelleteuse à démolition ébranle la façade d’un immeuble. Subjectivités débridées, intrigues contemporaines. Puissance évocatrice du chien autophage que je vois à l’instant se traîner comme une merde le long d’un caniveau, dont il faudra fixer l’image : couché sur le côté, les pattes avant à moitié dévorées ; assis, en appui sur ses deux moignons ; la gueule ouverte sur sa langue sectionnée. Série de trois dessins, graphite sur papier. Stratégies plastiques, aucune vision du monde. Le cadre, la fenêtre et la porte. Pas de secrets révélés, trouver refuge dans une église désaffectée. Confessionnal renversé, au détour d’une colonne. Murmures des pénitents. Plus aucune chaise, pas de peintures ni de Christ en croix. J’imagine un huit clos à la Gaspard Noé. Une semaine avec des garçons et des filles qui vivent ici, peignent, écrivent sur les murs, mangent, boivent, baisent, peignent, écrivent sur les murs, écoutent de la musique, se lavent, cuisinent, se droguent, peignent, écrivent sur les murs. Se filment les uns les autres. Chaque répétition autorise une expérience nouvelle, aucune énigme. Aucun carnage. La seule présence des étudiants des beaux-arts de Paris, la seule absence. Dieu. Illumine et libère, usages extrêmes. Le jour de la résurrection, les choses vont. Photos de repérage, le mot tel qu’il est. Écrire (ne pas écrire). État d’inachèvement définitif (Marcel Duchamp sur le Grand verre, 1923), ça pourrait s’appliquer au Journal. Je soussigné Pierre Denan déclare, merci pour tout.

L’espace contre la mémoire

En route vers une destination inconnue, en compagnie d’un homme couvert d’abcès. Les portières verrouillées, une odeur de cadavre. Il se jette sur moi, frotte son visage contre le mien. Une fistule, grosse comme une balle de tennis, explose. Dynamique diégétique, il lèche le liquide jaunâtre qui coule sur ma joue, dans mon cou. Puissance organique du monstre, la menace du chaos. Où allons-nous ? Pourquoi le chauffeur refuse-t-il de s’arrêter ? Le Porsche Cayenne s’engage sur le périphérique, on admettra. Combinaisons et agencements, la fabrique des images. Ce qui se joue dans l’habitacle, on peut faire l’hypothèse. Exécration de soi, le diariste et son double. Potentiel performatif, la créature s’est endormie. Le chauffeur sans visage respecte scrupuleusement les limitations de vitesse, s’engage sur l’autoroute A6. Approche hyperbolique du monde, éléments dispersés. Opérations aléatoires, sont rassemblés ici : ruines significatives, volonté de puissance, principe d’unité, appartements témoins, panneaux de signalisation, pratiques de masse, existences successives, moments d’irrésolution, spaghettis et truffe noire, chiures de gomme, expériences intuitives, énoncés positifs, ruptures et conflits, tâches quotidiennes, données météorologiques, bulletins de santé, messages codés, sources lumineuses, hamacs dans le désert, perceptions sensibles, poétique du passage, soir et matin, soumis à un destin fatal, d’où va jaillir. Ordre possible, attiré par le vide. Reconfiguration du réel, toute porte à croire. Intervalles, pulsations, origines, sons, scènes, suites, ça devient, c’est. D’une façon ou d’une autre, la conduite de la vie. Les forces qui s’affrontent, un voyage de l’esprit. Dépourvu d’ambition programmatique ou théorique, le Journal est une ligne de montage. Laisser une empreinte est une façon de s’en aller, je cite Claudio Parmiggiani. Géographie artistique, la voiture fait une embardée. Considérations sur le paysage, quelque chose que j’aimerais déchirer. Corps critique, le monstre est réveillé. Célébrations fastueuses, me souille de ses liquides.

Un temps zéro

Je pense à une série d’expositions ayant pour titre générique « Magasin général de l’Univers ». L’expression est celle d’un contemporain de Spinoza, cité par Laurent Jaffro et Monique Labrune dans le Gradus Philosophique, qui renvoie au XVIIe siècle et aux « prémices de l’économie moderne, sur une base à la fois agricole, commerciale, industrielle et réglementaire. La Compagnie des Indes Orientales est la première société par action, les bourses commerciales apparaissent alors. » Autre tire possible, le « Tableau d’investigation ». Lieu initial de la scène de crime, la charge de la preuve (evidence). Paupières closes du cadavre — à l’exception de la Jeune femme sur son lit de mort, tableau peint en 1621 par un artiste anonyme (Pays-Bas ou Allemagne), qui garde les yeux ouverts —, après que tout a été fait. Mise en évidence des conditions de succès de la police judiciaire en matière d’homicide, grande densité textuelle. Le cœur du travail d’élucidation, au fil de l’écriture. L’esquisse et le fragment, le quotidien et la fiction. Alors, dépôt de marchandises ou enquête criminelle ? Œuvres et documents, extraits du Journal imprimés sur un papier 100 % coton, accrochés sur le mur. Peinture abstraite, objets divers. Ex-votos, masques et statuettes. La carcasse d’une langouste, un reste de mayonnaise. Rapprochement d’éléments hétérogènes, jeu de correspondances, réseau de références, le décor utilisé comme signe. « Faire du ciel et de l’ordre de la totalité des choses l’objet de sa spéculation » (Aristote, Éthique à Eudème), je bois un verre d’eau. Gelées blanches observées entre Yvelines et Val d’Oise, ciel bleu. Le 3 novembre 1919, la neige tenait au sol. Bruit lointain des élagueuses, des broyeurs de branches et végétaux. Feulements d’un chat, aussi brefs que violents. Posé au sol, près d’une pile de livres, The Age of The Empire, le monochrome durable que j’ai montré au Consulat en juin dernier (sacs plastique noirs tendus sur un châssis, 40 x 40 cm), à l’invitation de Samuel Boutruche pour « Blind-Marché ». Champs du dessein curatorial, le point à partir duquel. Théâtre du monde, pendant les travaux. Enchaînements dynamiques, éléments de langage : Ron Jeremy pratiquant une auto-fellation, Larry Walters assis sur une chaise de jardin reliée à quarante-cinq ballons gonflés à l’hélium, l’exécution d’une excavation dans le désert du Nevada, la photographie d’une boule de ruban adhésif marron intitulée Welcome Home, Thomas Hirschhorn. Pistes interprétatives, la possession des nuages. Halo de couleurs irréelles, systèmes de légitimation des formes. Usines abandonnées, reprises par la végétation. Relecture de Voilà, quelques ajustements. Récit en plusieurs mouvements, j’hésite encore à illustrer certains passages. Trois visuels sont prévus, pour le premier chapitre : Jeune femme sur son lit de mort, Pasolini jouant au football et un fragment de canalisation engravé dans la pierre (2500 avant J.-C.), conservé au Musée égyptien et collection de papyrus de Berlin. Terreur nerveuse de n’être rien (Robert Musil), le prochain acte de création. L’auteur tombe dans un tunnel souterrain qu’il arpente comme une fourmi, ce vers quoi. Puissance combinatoire, quelque chose n’allait pas. Signal sonore de mon smartphone, un court dialogue. Elle : Asseyez-vous et racontez-moi votre histoire. Lui : Mon histoire, mais je n’ai pas d’histoire. Tout ce qu’une longue évolution littéraire et artistique nous a légué, ouvrir le livre. Roumains brandissant des portraits de Staline à Bucarest dans les années 1950, j’écoute Chostakovitch. Symphonie n° 2, Dédicace à Octobre. Composée en 1927, deux ans après la sortie du Cuirassé Potemkine, de Sergueï Eisenstein. Esthétique constructiviste, l’espace géométrique. Ce qui feint d’être immuable, agitation et propagande. Geignements et lamentations de l’homme évolué du XXIe siècle, soubresauts qui agitent l’Europe. Enchaînement d’événements bouleversants, laisser agir les corps. Dans son sommeil, Kafka se voit traverser les murs d’un immeuble « comme on passe d’un wagon à l’autre dans les trains à couloir », écrit Laurent Margantin dans sa présentation du Journal. « Cheminement au sein du journal-rhizome », long plan-séquence. Partir dans le Sud, destination vantée par les dépliants touristiques. Marcher sur du béton en s’habillant, soleil dehors. Du fond de la mer, ce que je cherche.

La figure du faussaire

Dans l’atrium d’un bâtiment désaffecté. Logique de déréglement, étrange effet d’écho. Gratter la pellicule, fonds expérimental. Enlèvement de matière, nous voici au cœur du propos. Campement urbain, nourrir le feu. Quelques livres épars, une bouteille de Gin, ça sent l’essence. Simplicité lugubre, forte charge érotique. À quelques mètres du foyer, couché dans une flaque de sang, le chien autophage se dévore une deuxième patte. Il me regarde, émet une plainte. Lèche le moignon, plante ses crocs dans son avant-bras. Lui donnerai-je un nom ? Champ d’investigation, dos tourné au miroir. La main que je tends vers toi, armée d’un pistolet taillé dans du savon. Au plus près du désastre, ça va tout à fait bien. Immeubles éventrés, amoncellement de ruines. Reconstitution approximative d’un déjà-vu, automne-hiver 2018. Les SDF sortent des caves, cherchent de l’eau, de la nourriture, de vieux journaux, des cartons d’emballage et un accès Wi-fi. Pornhub continue d’améliorer l’accessibilité de son site aux malvoyants et aux aveugles, une expérience accrue. John Gallianio, qui porte une ceinture d’exposifs posée par un djihadiste facétieux, erre dans le Marais à la recherche d’une équipe de démineurs, se connecter à l’autre. Friedrich Nietzsche, vêtu d’un manteau à doublure effet mouton, pousse un diable de manutention chargé d’un bloc de granit, se dirige vers un chantier voisin. Parti pris matiériste, on va élever des murs. Gratter la pierre avec nos ongles. Prendre la ligne de bus petite ceinture (PC), faire le tour de Paris. Plan séquence, trente-cinq kilomètres. Silhouettes sous parapluies, dos ronds. Assis, debout, entrer, sortir. Prochain arrêt Jonas Mekas. Journal filmé, fragments guidés par le hasard. Montage chaotique, mon horoscope dans le Parisien. Fertile en stratagèmes, vous serez particulièrement nerveux. Ciel fermé, je fais tomber mon smartphone. Vitre de la caméra arrière brisée, je ne peux plus faire que des selfies. Je regrette que le chien autophage ne soit pas là, manger sa vie. Tourner sur soi-même jusqu’à épuisement, « Musiques pour tuyauterie ». C’est le titre de l’exposition de Saâdane Afif à la galerie Mor Charpentier. Paroles de chansons écrites par des amis de l’artiste, « pièces pour flûtes et voix » composées par Augustin Maurs, instruments à vent façonnés dans des os de cygne sauvage et d’autruche, présentés dans une dizaine de vitrines. Mais aussi une sélection des Archives de la fontaine, pages d’ouvrages sur lesquelles figurent des reproductions de l’urinoir de Marcel Duchamp, des commentaires sur l’œuvre. Tube d’alimentation, siphon démontable en laiton nickelé. Circulation, branchement, raccord à vis. Le plombier connaît-il le premier ready-made ? Dispositifs et procédés scéniques, le Journal comme lieu de la représentation. Débordements intérieurs, toute ressemblance avec des personnes existantes. Technique de vieillissement accéléré des matériaux, tendance à brouiller les pistes, la trace d’une signature. Hans Van Meegeren (1889-1947), auteur d’un faux Vermeer retrouvé dans la collection privée du maréchal Göring (Le Christ et la femme adultère), affirme ne pas peindre des copies mais des originaux (dialectique hegélienne, le faux est un moment du vrai). Refus, par certains collectionneurs et experts, d’accepter que le Christ à Emmaüs et La Cène, autres tableaux du faussaire, ne soient pas d’authentiques Vermeer. Parce qu’il veut échapper à la peine capitale encourue pour avoir vendu un trésor culturel aux nazis, Van Meegeren demande aux juges de suspendre leur incrédulité. Et propose de réaliser, sous le contrôle de la cour, une toile intitulée Jésus parmi les docteurs. Actes de différenciation, moments essentiels, organisation des intervalles. Douleur qui veille, une certaine euphorie. La nuit qui tombe, marcher sur les trottoirs mouillés. Le Pavillon plongé dans l’obscurité, quelques arbres fantômes. La chambre comme hétérotopie, ou quelque chose comme ça. L’ordinateur devant la fenêtre, le rythme de ma fréquence cardiaque. Notes manuscrites étalées sur la table, j’ai parfois du mal à me relire. Assisté à, invité par, rendez-vous chez. Poubelle. Des idées d’intertitres pour Voilà, un projet d’œuvre. Écriture du Journal, des marqueurs temporels. Écoute des Études Boreales pour piano de John Cage, quelques lignes de plus. Extravagances et déconstructions, il va de soi. Mal à la gorge, quelques frissons. Sur le sol : une basket blanche (pied gauche) posée sur une plaque en PVC, épaisseur 4 mm, format 40 x 50 cm, en partie imprimée d’un quadrilatère de couleur fuchsia, aux côtés inégaux. Je vais appeler ça The Abstraction And The Sneaker, poster l’image sur Instagram. Série « By The Way », la foulée de l’époque. Argument de la journée d’étude, c’est là que j’ouvre une monographie. Passion d’Andrea Mantegna pour les dessins de lettres, depuis quand suis-je ici ? La coiffe du juif d’Ecce homo ornée d’une écriture cursive imaginaire (tempera sur toile, 1500), je referme le livre. Christ supplicié présenté à la foule par Pilate, les faits ainsi résumés.

 

La crête des lames

Dans les allées du G20. S’alimenter, boire. De nouveau le désir me tenait, l’emportant sur la peur. Ciel gris vide, tapis de feuilles mortes. Les dalles en pierre qui mènent au Pavillon, démarche chaloupée. Ne peuvent être réduites à l’utilité. La chambre envisagée comme une cellule, un cabinet de travail. Lieu secret réservé. Semble avoir sur moi des effets bénéfiques, il règne ici. Une sorte de paix, un condensé de toutes mes obsessions. Fenêtre ouverte, après les années chiennes. Écrire le Journal vêtu de la combinaison orange que portent les mécréants capturés par Daesh, dans sa version vinyle. Couleur utilisée par Khaled Cheikh Mohammed, cerveau présumé des attentats du 11 Septembre toujours détenu à Guantanamo, pour teindre sa barbe. Tableau vivant, totalité du monde. Le roadster Tesla, propulsé dans l’espace par Space X en février dernier, est à deux cent soixante-quinze millions de kilomètres de la terre. Les doigts de Jamal Khashoggi sont offerts au prince Mohammed ben Salmane comme preuve de son assassinat, et en guise de trophée. « Massage tres doucemen ché vous chinoise », huile chaude. Papier scotché sur un tuyau devant un immeuble, finition manuelle. La serviette bleue et jaune posée sur le radiateur de la salle de bain, floquée de l’emblème de la marque Ralph Lauren, sèche. Le cavalier joueur de polo frappe, de la tête de son maillet, un crâne qui roule sur le gazon. La danse des os blanchis. VIENS ET VOIS. Je regardai donc, il partit en vainqueur. Suite de quinze xylographies réalisées par Albrecht Dürer entre 1496 et 1498, dans les ruines et la boue. Mort, famine, guerre et conquête. Joie fulminante, il est toujours possible. Le jeune Henri-Frédéric Amiel, âgé de quatre ans, qui laissera à la postérité un journal de dix-sept mille pages, apprend à lire et à écrire au sable, méthode lancastérienne. Lettres en creux, tracées avec les doigts. Poussière de mots, signes mouvants. Un obstacle à la fois, je vais te faire entendre. La volée de cloches de la scène d’ouverture du film Amarcord de Frederico Fellini (1973). Vive le printemps, musique Nino Rota. Plans mouchetés de manine — faisceaux de poils portés par divers fruits et graines — qui se déplacent au gré du vent. Tenter de fixer l’une de ces manine virevoltantes, de la suivre, mon doigt sur la touche pause. Déjeuner vite fait, les choses que font les gens. Exposition de Sophie Calle à la galerie Perrotin, qui ouvre sur. Une série de photographies cachées par des rideaux brodés de textes, l’ensemble s’intitule Parce que. À chaque station, lire l’inscription, lever le rectangle de tissus. Chemin du dévoilement, ce qu’est l’humanité. La seconde partie du show est consacrée au chat Souris, mort en 2014. L’artiste réunit une quarantaine de chanteurs et musiciens. Compositions en hommage à, célébration de l’être aimé. Dans l’un des boxes aménagés pour l’écoute de l’album, posé par terre, un exemplaire de L’Anus solaire, le premier livre de Georges Bataille, oublié par un visiteur. Pourquoi ce livre, plutôt qu’un autre ? Verticalité de l’inéluctable, le retour à la terre. Enfouissement, la sépulture du chat. Vie animale, dans la nuit d’Amarcord. Les villageois, debout dans leurs barques fragiles, assistent, émerveillés, au passage du paquebot Rex en mer Adriatique. Horizontalité de la vision, le regard posé sur. Je me souviens, dit Fellini : « des saisons, des paysages, de la ville, de ses habitants, de ma famille, des fascistes, de mes peurs, de mes angoisses, de mes fantasmes, de mes plaisirs, des femmes. Je me souviens de moi. » Caractère fermé de l’énigme, il va sans dire. Chronique du particulier, quelques rêves agités. Cuillère en argent remplie d’une larme de champagne, portée aux lèvres du nouveau-né. Une histoire vraie, les premiers jours du condamné. Incipit du roman, nous plonge immédiatement. Des paroles saccadées, dans le trip de l’auteur. Autour d’un point brûlant, le lecteur doit accepter les règles. Décors, personnages et actions, je vais te dire. La femme à tête fendue, accroupie, pisse entre deux bagnoles. Jet puissant, éclaboussures. Qui est-elle ? Pourquoi m’apparaît-elle ? Suis-je le seul à la voir ? Les hypothèses que je fais ici, son visage anémique. Qui se sépare en deux, depuis le haut du crâne. Jusqu’au bas du front, ses yeux posés sur moi. Étrangement beaux. Lentement, je me suis éloigné. En toutes circonstances, au cœur de l’événement. Obscénité, quelques instants plus tard. Homme désireux de passer une nuit à peu près correcte rentre chez lui. La chambre, au commencement. Qu’avons-nous pour dîner ?

Fureurs prophétiques

Nouvelle menace, L’Enfer sur terre. C’est le titre du journal Libération daté du 24 février 2018, que je retrouve dans une pile de magazines à jeter — container jaune. À la Une, l’image d’une femme évanouie, exhumée de son cercueil de béton par quatre sauveteurs, dans la ville de Douma bombardée (Bassam Khabieh, Reuters). Tu n’es qu’une âme chétive qui soulève un cadavre (Épictète), tout peut donc commencer. Cette nuit, le faisceau de la lampe-torche de mon smartphone braqué sur une serrure. Je suis entré dans le gymnase, me suis assis dans les tribunes. Marques au sol à peine visibles, bruits indéterminés, claquements et vibrations. Quelques ombres mouvantes, une porte qui grince, un robinet qui goutte. Imaginé des danseurs, pieds nus sur le parquet, chorégraphie Lucinda Childs. Vu, à travers la peau du majeur de ma main gauche devenue translucide, des vers blancs courir sur l’articulation de la première phalange, parcourir le tendon sectionné en décembre, recousu à l’hôpital européen Georges-Pompidou. Agiles et agités. Masse grouillante, volonté de puissance. Tout devenir, chaque jour est une chance (française des jeux). Seules les jeunes femelles frelon fécondées avant les premiers froids, et qui survivent à l’hiver, développent au printemps de nouvelles colonies. Effluves d’atmosphère, l’éternel maintenant. Je sens venir le sommeil, après avoir. Retraçons brièvement le contexte sociohistorique qui accompagne mon réveil, ouvrons l’emploi du temps — douche, passage chez l’opticien, achat de T-shirts chez H&M, le héros emprunte l’escalator —, le tiret est un trait horizontal fondu sur cadratin. Jour gris rythmé par un set de Jeff Mills, lecture du scénario de La Révolte du boucher, le dernier film imaginé par Antonin Artaud — « c’est l’œil qui finalement ramasse et souligne le résidus de tous les mouvements » —, jamais tourné. Regard de l’astronome sur l’éclipse, accéder à la poésie. La caravane de migrants honduriens dont j’aimerais que Théo Angelopoulos capte la lente progression, qui a parcouru huit-cents kilomètres depuis le treize octobre, poursuit sa marche à travers le Mexique. Je mange trois-cents grammes de bœuf grillé, une salade verte. Je bois un litre de thé vert, mais qu’avez-vous ? Tétanie musculaire ? Asthénie ? Douleurs abdominales ? Troubles digestifs ? Réthorique interrogative, il va falloir. Visite de « When I’m Bored I Play Grids », l’exposition rassemble. Rejouer l’hostilité envers le récit, toute création sera décentrée sur. Concepts opératoires, des instants fulgurants. Retour dans le Pavillon, l’air était frais. Passage d’une rame de RER, rebonds d’un ballon de basket dans le jardin de la maison voisine. Twist de citron vert dans mon verre de Gin, j’ai glissé l’imparfait. La trace d’ADN retrouvée sur le short d’Alexia est du sperme, tout vrai langage est un corps (Valère Novarina). Suprême protéine, toutes les ressources. Le personnage du plombier dans Voilà, pour les ajustements et les raccordements. Sa nature de fantôme. Le chien autophage, la femme à tête fendue, le jeune archéologue qui gratte le sol à la truelle, les images manifestes et le morceau du boucher. Les prédictions d’une voyante pragoise consultée lors d’un séjour dans la capitale de la République Tchèque, écrites au crayon noir sur les feuilles arrachées d’un carnet, conservées dans une enveloppe brune, jamais traduites. Des marches creusées par l’usure, la visite du musée. Saturne dévorant un de ses fils, tableau peint par Pieter Paul Rubens en 1636, relation transitive. La même divinité romaine représentée par Francisco de Goya avec le sexe en érection (1819-1823). Faire périr sa postérité (nouveaux-nés mâles), promesse faite à Titan. Les lignes qui suivent, toute chose existe. Fibres nerveuses, une alerte à la bombe. Arrivée sur terre d’un dieu malfaisant, il fait entendre une dissonance. Pluie de billes en métal qui tombent dans le bac de la console d’un joueur de Pacinko au Japon, résonnent jusque dans la chambre. Assez parlé de la mort, jackpot et bonus. Les murs tremblants se couvrent de néons, d’ampoules clignotantes multicolores. Espace saturé de lumière et de son, vacarme assourdissant, étant donné.

 

Frappé d’annulation

Très peu dormi. Marché dans un sombre couloir. Dès l’aube, parcelles du monde visible. Pierres disposées autour d’un point central (lequel ?), je me réveille avec ces mots : frappé d’annulation, lus la veille dans l’une des préfaces du Journal Intime d’Henri-Frédéric Amiel, signée Georges Poulet. « Série de dépouillements successifs », autrement dit ce que je ressens depuis de nombreuses années sans parvenir à formuler la chose, ni pouvoir la comprendre. De quoi s’agit-il ? Ébauche indiscernable, dernier étage du Pavillon. Silence là-haut, seul avec soi. Temps couvert, puissance d’expression. Le jardin jaunit, la chambre est froide. Google actualités, voix des semeurs de peste. Une colonne de sept mille migrants venus du Honduras traverse le Mexique pour se rendre aux États-Unis, on annonce la ruée prochaine de l’Afrique subsaharienne sur la vieille Europe. Où que je pose mon regard, le mur devant lequel je suis. C’est un petit tableau qui représente une table couverte d’une épaisse couche de poussière, la hauteur de l’œil. Je reçois les photos de la couverture du livre 20 ans d’art en France, Une histoire sinon rien (1998-2018) — ouvrage collectif à paraître aux éditions Flammarion — et d’une page intérieure montrant le numéro 1 de la revue de textes critiques 20/27, que j’ai créée en 2007 avec Michel Gauthier et Arnauld Pierre, et dont j’ai publié six numéros sous label M19 (1997-2014). D’autres temps, un pluriel poétique. Deux mille pages imprimées, cinq cent mille signes par livraison. Faits de focalisation, des expériences multiples. Ruée sur (les allées de la FIAC, la gamme bio et le pain de mie extra moelleux, les forfaits mobile et une vue de l’ensemble), je danse. Perspectives prévisibles, zone du vivant. Série de suggestions banales, tirées de l’observation du quotidien. Un grand chien efflanqué crache la moitié de sa langue qu’il vient de sectionner d’un coup de sa puissante mâchoire, renifle le morceau de chair tombé sur le trottoir, le prend entre ses crocs, tente de l’avaler sous le regard de la femme à tête fendue, qui esquisse un sourire. L’animal secoue la tête et tourne en rond, de plus en plus vite. Le sang macule la robe gris clair de son pelage, jouer tous les contrastes. Il s’arrête soudain, recrache sa langue, commence, rageux, à se ronger une patte. Pendant quelques secondes, ses yeux se posent sur moi, jaunes. Spectateur éveillé, je filme la scène. La femme à tête fendue monte à l’arrière d’une voiture, me fait un signe de la main. Ondes gravitationnelles, un espace de fiction. Jour sans ombre, j’ai envie de. Rouler dans le sud de l’Espagne, manger des fritures de poisson. Jeter de la couleur sur des toiles, la peinture ne ment pas. Bref éclaircissement sur la notion de réel, fais péter la palette. Nacre corail azur champagne, traînée scintillante et dorée. Presque aussitôt, les flammes éteintes. Des flaques de boue, un souffle épais. Pousser la porte d’une galerie, dans le Marais. Des voix enregistrées sont diffusées dans une pièce vide, elles ne sont que murmures. Lecture, à peine audible, d’une longue liste de courses, de sorte que. Le caddie est plein, je crois à un nouveau voyage. Tout faire, tout dire et tout penser en homme qui peut sortir à l’instant de la vie (Marc Aurèle), je relis le prologue de Voilà. Moyens utilisés pour produire des ruptures, ce que je suis. Désorienté (frise chronologique découpée au cutter, histoire envisagée comme un coup de dés), orienté (l’œuvre). Il faut se dépêcher si on veut voir encore quelque chose (Paul Cézanne), maintenant j’ai faim.