Ici comme ailleurs

Supprimé six-cents signes de mon article daté du 3 janvier, repris certains passages. En particulier ceux qui relatent des faits dont les médias font le récit quotidien. Le fil AFP n’a pas sa place dans le Journal, dont je souligne la dimension agonistique. Espace de confrontation, zone d’expérimentation, « rien de ce que je vais écrire n’est en moi résolu ». Aucun besoin de mythe, de culte, d’adoration. Constantes citadines, incursions dans le sud de la France, c’est voué à la répétition. Quelques cimetières de la Grèce antique, Friedrich Nietzsche en ouvrier du bâtiment, une femme à tête fendue et un chien autophage. La colonne de migrants honduriens progressant à travers le Mexique, dont j’ai imaginé que Théo Angelopoulos filmait la progression. Impératifs d’ordre esthétique, les enjeux du projet diaristique. Construire la dynamique du spontané, faire éclater l’étroit carcan du quotidien. Désir de soi, non connaissance de soi ; désir de l’autre, non connaissance de l’autre. Relation directe au lecteur, essentielle à mes yeux. La page du jour présent, ici se produit un je. Précédent célèbre, le Journal de Witold Gombrowicz (1953-1969) publié mensuellement dans Kultura, revue de l’émigration polonaise éditée en France. « Le difficile c’est qu’en parlant de moi, dit Gombrowicz, je ne le fais pas dans la nuit ni dans la solitude, mais dans un périodique et à la vue, en présence des gens. » Parmi nos contemporains, L’Autofictif d’Éric Chevillard qui, depuis septembre 2007, poste sur son blog un billet par jour, numéroté, scindé en trois courtes parties. Trame d’existence, repères biographiques, rétrospection, géographie, balises, flux tumultueux, se projeter à l’extérieur. La température est de 8°C à Paris ce matin, niveau élevé pour la saison. Mais, nous dit-on, cet excès est provisoire. État de mal-être (oppression, resserrement), accès d’angoisse, j’ai le sentiment de n’arriver à rien. Ce qui signifie que je ne dors pas. Ou mal. Nuits agitées, depuis longtemps déjà. Assis au bord du lit, je pense à l’homme photographié par William Eggleston en 1971, dans une chambre d’hôtel à Huntsville, Alabama – Untitled (Man on bed). On le voit de profil, vêtu d’un pantalon noir et d’une chemise blanche, un verre à la main. Une valise ouverte est posée sur un meuble, le voyageur fixe un point hors du cadre. Surgissement d’une image, existence amplifiée. Faisceau lumineux d’un projecteur, regard sur les travaux en cours. Série de peintures « JakeAfterShow » (voir l’article du 19 décembre), écriture de Voilà, première répétition de la lecture musicale d’Erotik Resistance prévue pour mi-janvier. Renouer avec l’excitation que procure l’édition d’une revue (création, art et littérature), Paris-Plage est toujours sur ma table. Mettre de l’ordre dans le manuscrit, suggérer des coupes, agencer des fragments, ce que Livide refuse de faire. Je n’écrirai plus rien, m’a-t-il dit avant de courir aux toilettes pour vomir. Chaque phrase, logique associative. Rouler jusqu’en Andalousie, louer une baraque en bord de mer. Acheter ses boots chez Fagassent à Tokyo, ses chemises chez Prada à New York, ses vestes chez McQueen à Paris, ses bagues chez Chrome Hearts à Los Angeles. Notion de théâtralisation, vague d’érotisme, climatiseurs à 20°, j’écoute Finis, the JOANgroup. Le clip montre des mecs qui se pètent la gueule en skate, série de plans très courts, boucle rugueuse. C’est parce que je fais une recherche sur Werner Herzog que je tombe sur une reproduction du diorama d’Aurélien Froment, intitulé Werner Herzog d’après Werner Herzog, Fitzcarraldo, 1982, 2002, maquette du bateau blanc hissé sur la colline qui sépare deux cours d’eau, motif central du film reconstitué. La figure du changement figée comme l’insecte sur la plaque de l’entomologiste. L’image réifiée, muséifiée, réduite à une vitrine, la violente forêt vierge à un décor en résine et en plâtre, le vapeur de trois-cents tonnes à un petit objet bien propre. Je rappelle que le cinéaste refusa de tourner avec une maquette, comme l’exigeait la Fox. De même qu’il ignora la suggestion d’un ingénieur qui proposait de niveler la pente, afin de réduire l’effort. Aucune excitation, aucun soulagement, aucun sentiment de bonheur, dira-t-il quand le bateau flottera dans les eaux du Rio Urubamba, sur l’autre versant de la colline. « La seule perception d’une grande inutilité, et la conscience d’être immergé dans un monde de mystères. » Une tribu indienne offrit le vapeur en sacrifice pour apaiser la colère du Pongo, mouvement ininterrompu de l’eau. Utopie poétique, lutte contre l’inertie du monde, contingences matérielles, soubresauts politiques, enfermements, catastrophes climatiques, franchissements de frontières, vues imprenables, univers parallèles, magiques, bribes narratives, traits du conflit, tout mon être se tend. C’est à vous ? me demande un garçon en me montrant une plaquette de beurre oubliée au fond d’un panier, parce que je suis au G20.