Une année dès mardi

Jour d’Arès, dieu de la guerre offensive et de la destruction. La première heure, les titres qui font « l’actualité ». Thé vert, dans ce siècle naissant. Ciel sombre et bas, union de la peur et du désir. Quartiers de citrons verts dans lesquels j’ai mordu, concentration des polluants, émanations toxiques, évolution sur les trente derniers jours. Effondrement du monde, fenêtres ouvertes sur l’écran du iMac : le fichier du Journal, du porno sans le son – j’aime la sexualité désinvestie de tout affect –, les images muettes du voyage halluciné de Nicolas Cage dans le film Mandy de Panos Cosmatos (2018). Revenge-movie, de feu et de sang. J’écoute le set que Jeff Mills donna au Japon en 2002 au Saitama Super Arena, je lis quelques pages du numéro 50 de Trafic (été 2004) intitulé « Qu’est-ce que le cinéma ? ». La revue publie le texte que Gus Van Sant a écrit à l’occasion de la rétrospective Béla Tarr au musée d’Art moderne de New York, en octobre 2001 : « La caméra est une machine ». Grammaire cinématographique, « démarche organique et contemplative ». Je visionne un passage de Damnation (1988), rue vide de présence humaine, inondée par la pluie. Scintillement de l’enseigne lumineuse du Titanik Bar, mouvement de caméra. La silhouette de Karrer, un homme coupé du monde, rongé par la solitude, apparaît en amorce du plan. No man’s land crépusculaire, il traverse la rue. Entre dans le bar. Quelques minutes plus tard, la voix de la chanteuse qui s’y produit, et qui est sa maîtresse, s’élève. Musique de Mihály Víg, minimalisme et mélancolie : « Tout est fini, c’en est fini de tout, tout est fini et il n’y aura rien d’autre, ce ne sera plus bon, plus jamais, plus jamais peut-être, tout n’est que cauchemar, qu’énigme, quelle sera la suite ? » Nihilisme, désintégration, perdition, Schopenhauer n’est jamais loin. L’enfer du dehors, à visage découvert. Hurler devant la foule terrorisée, plein écran sur l’ordinateur : Epileptic Seizure Comparison, l’œuvre que Paul Sharits réalisa en 1976 (34 minutes, 16 mm). Rythmes de couleurs pures, simulation électronique des fréquences et amplitudes des ondes cervicales typiques d’une crise d’épilepsie, yeux révulsés des patients, deux sujets masculins. Seule certitude, je suis physiquement affecté par l’objet. Géniale banalité des quelques mots échangés avec la caissière du G20 parce que je suis sorti, mais à présent. Je me rase, je prends une douche. Reflet de mon visage dans le miroir de la salle de bain, j’ai une sale gueule. Les phrases courtes se succèdent, je travaille à mon Voilà. Je lis un passage de Paris-Plage, semi-obscurité de la pièce des trophées chez Livide, qui vient de refermer un bocal dans lequel trempe une oreille humaine. Situation d’écart, marginalité constante, identifier la nature du péril, la distance idéale. Je regarde un extrait de Sátántangó (1994), ce sera ma journée Béla Tarr. Plan séquence, longue marche en ligne droite d’une fillette qui avance face caméra, les yeux rivés sur le chemin de terre sur lequel elle progresse d’un pas vif. Le bruit du vent, elle porte la dépouille du chat qu’elle a persécuté, empoisonné. Elle arrive dans les ruines d’un château ou d’une église, avale de la mort-aux-rats, s’allonge, ajuste ses vêtements, serre le chat contre sa poitrine, ferme les yeux. Voix off : « Oui, se dit-elle en elle-même, les anges voient ça et comprennent. Elle se sentait sereine, les arbres, la route, la pluie et la nuit, tout respirait la tranquillité. Tout ce qui arrive est bon, se dit-elle. Tout était simple, en fin de compte. » Mouvement individuel d’acceptation du monde, ignorer la noirceur complaisante, écrire à voix tendue. Attention portée à ce qui se dérobe, le je demeure insaisissable. Précarité du langage, nous étions le 31 décembre 2018. Peinture de la société française trois ans après les attentats de 2015, dans un contexte de crise de la représentation, de déliquescence des partis politiques, de mouvements sociaux, souhaiter la bonne année. Il s’agit d’un usage général, affirme un enfant à sa mère dans un recueil de modèles de lettres publié chez Dupont-Diot en 1830, chacun s’en fait un devoir. Gourdes égyptiennes remplies d’eau du Nil lors des cérémonies liées au Nouvel An, célébré autour du 19 juillet, au moment où la crue se répand dans la vallée. Une inscription en hiéroglyphes fait office de vœux, ouvrir une heureuse année. Événements qui font date, c’est sur le dos des calendriers, dans les usines où il travaille que Louis Calaferte écrit ses premiers mots. Valeur épiphanique. Mettre à l’épreuve la révélation qu’est la littérature, structures de la fiction. Présence de l’écrivain, l’attrait pour le vide démenti par le livre. Chaleur de la peau, proximité irréductible entre les êtres, valeurs collectives, espérances politiques, haine de soi, thématiques habituelles. Fin de l’après-midi passé à ne rien faire, à ne rien voir, à ne rien lire, le soir venu. Appartement dans l’Île Saint-Louis, je suis un fantôme qui court après une ombre. Tu te souviens ? murmura-t-elle. Je m’étais employé à la perdre. Elle me servit de la vodka, finit son verre de vin. Puis elle rit. Ces mots-là, disait-elle. Ces mots qui furent les nôtres. Je l’écoutais. Souvenirs, déchets du repas sur la table, sonnerie de mon portable. Tu ne réponds pas ? demanda-t-elle. Non, dis-je. Intimité, séparation, des choses que je tairai ici. Prendre le parti de la surface, je me sens nauséeux. Plan fonctionnel, enchaînement de l’histoire. Tu as maigri, me dit-elle. Tu veux qu’on aille faire un tour ? dis-je. Non non non non, répondit-elle doucement. Tu devrais rentrer, me dit-elle avec un sourire. Elle alluma une cigarette, monter dans un taxi. Lent travelling, retrait autistique dans le silence. Temps, espace et humidité. Grille de l’immeuble, ouverture de la porte. Je marche sur les dalles en pierre, jusqu’au fond du jardin. Le figuier dans le coude de l’allée, le dernier étage du pavillon. Une relation privilégiée avec la chambre, les combats à mener. Et soudain la lumière.