En attendant demain

Réveil glacé, mal dans les yeux. Une lumière jaune qui tombe d’une ampoule nue, se saisir en situation. Froid vif, ciel gris. La qualité de l’air se dégrade sous l’effet d’une pollution aux particules fines, bloquée par les conditions anticycloniques. Données météorologiques, une éclatante lucidité. C’est drôle votre journal, je vais écrire le mien. Achevés inachevés, dispositions testamentaires, commençons par les fins. Henri-Frédéric Amiel, le 26 avril 1881 : nuits abîmantes, jours exaspérants, point de sommeil, point d’appétit. Le 29 avril, date ultime du Journal intime qu’il tient depuis quarante-deux ans : journées de misères telles que je ne puis même porter le poids d’une plume. La maladie l’emporte deux mois plus tard. Douze volumes seront publiés chez L’Age d’Homme, je m’approche pieds nus de la fenêtre. Corbeau sur la pelouse, est-il utile de préciser ? Noir. Porter ses masques, pas de transparence de l’être. Un journal n’est intime, selon moi, qu’en ce qu’il est « intimement lié à la décomposition », à la mort. Combien de temps encore ? J’emprunte la formule à Witold Gombrowicz qui affirme que tout art en général frôle le ridicule, la défaite, l’humiliation. C’est exactement ça, et c’est ce qui est beau. Kronos, son contre-journal, ne sera publié en France que quarante-sept ans après sa disparition. Notes laconiques, purement factuelles. Comptabilité, médicaments, secrétariat, vie sexuelle, achats, amis, éditions, traductions. « 1945. Mai. Fin de la guerre. Démarches pour faire publier El drama erótico sudamericana infructueuses. » Mais encore : « Je végète et ne fais rien. Aucune correspondance. Rien. » Il regarde les murs. Que peut-on savoir ? se demande-t-il, douleur au foie. Il regarde les murs. Il sort une jambe, s’assied au bord du lit. L’auteur de Cosmos, « roman sur la formation de la réalité », allume une cigarette. Toujours occupé à la même chose, il regarde les murs. — Si la maison brûle, tu prends le Kronos et tu cours le plus vite possible, dit-il à sa femme Rita qui boit un café dans la cuisine, il a fini par se lever. Cendrier sur la table, écrase sa cigarette (peur du cancer de la cavité buccale). Se diriger dans le chaos et instaurer un ordre ou se laisser porter, toutes les options. Lignes d’ombre et littérature. Que suis-je en train de construire ? ce qui est à venir en moi. Kafka, qui vit ses derniers jours au sanatorium de Klosterneuburg, ne peut parler ou déglutir qu’au prix d’immenses souffrances, ne communique que par des notes écrites. Processus de désagrégation, lésions de la gorge et du larynx. « Croire que je puisse une fois risquer simplement une grande gorgée d’eau », peut-on lire dans une note aujourd’hui conservée. Un long chemin vers la lumière. La veille de sa mort il se montre joyeux, travaille aux épreuves de son dernier livre, Un champion de jeûne, écrit à ses parents. Il décède le 3 juin 1924. Sujet fort de son existence, mortel dans la nouveauté, toute crise, sauvages désintégrations, j’ai bon espoir, je mets mon portable sur silencieux. Table devant laquelle je suis assis, fatigue oculaire, une magistrale quotidienneté. Au cœur du concevable, ce qui se donne à lire. Virginia Woolf commence la rédaction du Journal d’un écrivain en 1915, l’achève en 1941, quatre jours avant de se suicider. « Curieuse impression du bord de mer, écrit-elle. Chacun s’arc-boutant, luttant contre le vent, saisi, réduit au silence. Entièrement vidé de sa chair. » Témoignage personnel, analyse de l’Histoire. Disqualification des discours dominants, subjectivation du fait politique. Et, pour finir, intime plongé noyé. Les eaux en crue de la rivière Ouse, des pierres dans les poches du manteau. Son corps ne sera retrouvé que quatre semaines plus tard, en cours de décomposition. Vie intérieure, tache verte abdominale. Intense activité bactérienne intestinale, quantité importante de gaz qui distend l’abdomen (méthane, hydrogène, dioxyde de carbone, sulfure d’hydrogène), apparition marquée du système veineux, odeur pestilentielle. C’est beau, déroutant, fou et intolérable. Profond sommeil, l’infinité des phénomènes. Tôt ce jour-là, je bus un café au Fontenoy.