À corps gagné

Gelées blanches, azur voilé. Vent de Nord-est, l’écoute du premier mot. La route de la perpétuité, une envie de cocaïne. L’ainsi clairement énoncé, lecture du sommaire de Voilà : Prologue, 1 Ouverture, 2 La langue qui traîne sur une coquille d’huître, 3 Suite avec vue, 4 Ethnologie romanesque, 5 Mais peut-être, 6 #onprofitedujardin, 7 Diversifier ses actifs, 8 Fanzone, 9 La théorie du ruissellement, 10 Le magasin général de l’Univers, 11 La cause de soi, 12 Une offre libérale. Texte suivi de L’Avenir du gaz sarin, une théorie des impulsions. Cinquante mille signes composés de fragments parfois très courts, une trajectoire dans le chaos. La traversée d’un champ de mines, dans un silence de commencement du monde. Montage discrépant à la Isidore Isou, disjonctions opérantes. Dissonance et itération, nappes d’aigus, toute puissance des larsens. Un relevé d’empreintes, une mise à nu de procédé. Ça se termine par un dîner chez Yen, le restaurant japonais de la rue Saint-Benoît. « Volonté de s’inscrire, seul, dans l’irréalité, de se nourrir du sang des œuvres d’autrui, avec la fierté du vampire », écrit Vila-Matas dans Le Mal de Montano. Les seuls vampires auxquels j’ai jamais cru sont ceux de Bret Easton Ellis dans Zombies, mise en place du dispositif. Sur ma table, près de l’ordinateur, le manuscrit de Paris-Plage, signé Livide, l’un des personnages de Voilà dont j’ai parlé ici (21 novembre 2018). Empoisonner frapper, une confession inachevée. Pouvoir de pénétration du projectile, ce qu’il reste à écrire. Être état chose étrange, un détour biographique. Mon dernier épisode d’anorexie prend fin le jour où ma vue se trouble, alors que je cours dans les rues de Paris. Pratique quotidienne, toujours plus exigeante. Sentiment de puissance, jusqu’à cette déficience soudaine. Lignes imprécises et mouvantes, je demeure immobile. Me rapproche d’un immeuble, plaque mon dos sur le mur. Silhouettes floues qui s’agitent, dangereuse proximité d’âmes aux contours indistincts, peinture estompée de Gerhard Richter. Je me fais aider, guider jusque dans un café. Je bois du jus d’orange, mange du sucre, garde les yeux fermés. Rencontre avec l’obscurité, faire advenir le silence. Pupilles avec des mots, pensées pire ne rien voir. Attendre. Ouvrir les paupières, ça me semble aller mieux. Une heure plus tard j’ai recouvert la vue. Je suis rentré. Je suis allé dans la chambre, elle mettait du vernis sur ses ongles. Qu’est-ce qu’on fout ici, hein, qu’est-ce qu’on fout ici ? ai-je dit en sortant de la douche. — Je ne sais pas, a-t-elle dit en haussant les épaules. Qu’est-ce qu’on fout ici ? — C’est moi qui pose la question. Qu’est-ce qu’on fout ici ? — Je ne sais pas, a-t-elle dit, je ne sais pas. C’était une fille assise sur un lit dans un appartement, et ça n’existe plus. Ce furent des mains étreintes et ça n’existe plus. C’est une date sur le calendrier et ça n’existe plus. C’est un carnet d’esquisses de la vie quotidienne et il n’existe plus. Autrement dit, ce fut un bon début. Danse primitive lancée à vive allure, mes doigts tendus plantés dans sa poitrine. Cœur arraché mordu. Palpite encore, face caméra. Avidité satisfaction (c’est chaud et visqueux), bruitage approprié. La bouche ensanglantée, monter dans un taxi. Frémissements du rideau de billes blanches de Félix González-Torres, que je viens de franchir. Qu’est-ce que l’énigme ? me demande une adolescente qui me prend par la main. Je suis dans This Progress, la pièce de Tino Sehgal datant de 2006. Un figurant me fait part d’une expérience personnelle, les intervenants se succèdent, le rythme se renouvelle sans cesse. Sale temps n’est-ce pas ? dis-je à une femme âgée d’une soixantaine d’années, qui s’éloigne. Cadre fixé par l’artiste, liberté d’exécution laissée aux performeurs, réactions du public. Aventure souriante, destructrice, gagner le pouvoir de dire je. Pour le perdre aussitôt. Faire taire le langage du réel en le rendant invisible, prétendre à une existence propre. Absence et dissimulation, le commencement s’impose à moi. Écrire peindre photographier, dissimuler couvrir surface ouvrir fermer, le Journal comme élément du processus. Lanterne magique, apparition de monstres sur les murs de la chambre. Ils vont me dévorer, pour peu que l’œuvre advienne.