Et se rendre à la nuit

Thé Gunpowder et soleil blanc. Une heure de techno brute et rapide, Live at The Liquid Room. Chambre étendue finie, pour une mise en demeure. L’hiver obturateur resté ouvert, je rase mon crâne. Je prends ma douche. Suite d’énoncés organisés, voix maintenant suis ici présence vive. Sur ma table, l’ébauche d’un texte écrit d’une seule coulée, cinq mille signes constitués d’extraits du Journal que je destine à une performance scénique. Nappes sonores et guitare électrique, boucles répétitives, rythme rapide, c’est une forme d’urgence. Marqueurs de l’énonciation, effets de décalage, toujours au bord de la rupture. Flux continu et sauts associatifs, je lis debout. Pulsation omniprésente, événements rythmiques. Éclats de clash post-rock, s’agite le contemporain. Axe horizontal de la structure, additions expansions. J’espère bien, voilà que. Revenir au même, rester encore. Migration des formes, dislocation du sens. Toute l’énergie de l’effondrement retourné, la visite du studio. Langage pictural, le pigment et la surface. Note pour une série de peintures intitulée JakeAfterShow, du fond des âges. Obsédante thématique de la trace, le geste a lieu. « Soustraire le soi au processus » (Mark Rothko), épuise l’identité. Jake, c’est ce garçon affalé sur un canapé plongé dans la pénombre, photographié par Nan Goldin. Fin de soirée, d’idéologie, de cycle, de vie. Descente de coke, de podium, de tout ce que tu voudras. Frêle silhouette, le simple fait d’être là. Pâle et maigre. Finit par se lever, allume une cigarette qu’il garde entre ses lèvres, balance trois ou quatre seaux de peinture sur une toile blanche dressée contre un mur, passe ses doigts dans la couleur mais vite, sans insister, enlève un surplus de matière, écrase sa clope sur le tableau, signe l’œuvre du bout de l’index, ramasse sa veste de smoking en laine et soie à motif cachemire Alexander McQueen, appelle un Uber et se tire avec deux filles perchées sur des talons de douze centimètres, une bouteille à la main. #stoplookingformeaning #relax #aftertheendofpaintingcomesmorepainting #cestcool, c’est alors que l’espace devient la donnée structurante. Les toiles sont déballées, entassées sur le sol de la galerie, sans aucune volonté d’organisation. Les spectateurs sont invités à les manipuler, les déplacer, les regarder, les accrocher, les décrocher, les retourner, les poser à plat sur le sol, les coincer dans un angle, faire ce que bon leur semble. Expérience du sensible, je sors boire un café. Décor monochrome, surpeuplement et densification, ce qui opère c’est une vacance. Bonheur d’être invisible, tout se mélange et se sépare. Tissu urbain, chantier de construction. Catastrophe imminente, un vide bientôt comblé. Vêtu de son manteau à doublure mouton, Friedrich Nietzsche pousse un diable de manutention. Et alors qu’il dépose un bloc de granit à proximité d’une pelleteuse, déplie son corps, ajuste ses mitaines, une pluie de paillettes se met à tomber. Couleur argent. Les ouvriers arrêtent de travailler, lèvent les yeux, ouvrent les mains. Étoiles virevoltantes, Nietzsche se réfugie dans un Algeco. La terre se couvre d’un tapis scintillant, le diable du philosophe porte un costume de fête. Tu as l’air malheureux, dis-je en ouvrant la porte. Il est assis dos rond les coudes en appui sur les cuisses, porte en lui un chaos. Je ne le suis pas, dit-il en faisant vibrer sa moustache. Je le regarde longuement. Tu as l’air malheureux, dis-je encore. Accélération de ma fréquence cardiaque, le Journal ne sera pas illustré (mise hors-jeu des images). Se rapprocher du sujet mais sans jamais l’atteindre. Superpositions significatives, bullshit interprétatif, pratiques rituelles, aucune énigme. Aucun mystère. La seule mise en tension. Fond archaïque fait de peur et de mort, de chasse et de représentation. Le soir venu, allumer un feu. Se coucher dans la neige recroquevillé comme un enfant, Nietzsche aura le dernier mot : Souviens-toi d’oublier.