Temps primitifs

Soleil clair comme une note de piano (Arvo Pärt, Für Anna Maria), les arbres dépouillés. Tapis de feuilles, comme on l’a déjà vu. Reflet de la femme à tête fendue dans la vitrine de la librairie Comme un roman, je me retourne. Perfecto, robe noire à capuche en jersey, baskets blanches, elle me regarde. Mouvement initié par la voix narrative, la pâleur qui couvrait son visage. Parlera-t-elle ? Figure métaphorique, j’attache de l’importance à cette proximité. Vague bruissement des passants, un présent monotone. Je m’approche, elle recule, aussitôt disparue. Je bois un café au Progrès, vaisselle qui s’entrechoque. Journal qui traîne sur le comptoir, froissé plié humide. Commerce électoral, information mainstream, alimenter le ressentiment. Jean nous raconte comment son amie Valérie est devenue Khadija, une crispation française. Fibres identitaires, déclassement social, scénarios de dégradation, conscience historique de. Les milliers de migrants honduriens, qui ont abandonné le stade de football de la Cité des Sports de Mexico où ils campaient, sont sur la route en direction de Tijuana. La civilisation, toute possibilité d’exil. Cortège de perspectives, l’individu et la nécessité. Les animaux volants, l’espace et la libération. Incendies en Californie, les flammes ravagent brasier bilan. Les cercles de l’enfer, dans la cité plaintive. Camp Fire, Woolsey Fire, l’idée de feu alimente. Vent de Santa Ana, rotation des avions bombardiers d’eau. Cauchemar d’organes, tenace réalité. Destructions, pollutions, falsifications. Communication constante, je me mets à danser. Effusion rythmique, dans la peau d’un vampire millénaire. Donne-moi ton cou, suceur de sang. Assemblages sans cesse renouvelés, fragments et totalité. Chute des corps (dérisoire et fatal), il reste d’un homme ce que donne à songer son nom (Paul Valéry). Pour aujourd’hui et pour demain, l’existence conçue comme. Du mot à la chose, je vais peindre un paradis. D’avant le travail et sa division, l’exploitation, le pouvoir et l’État, pour le dire avec Guy Debord. Sans Marie, sans les prophètes, les patriarches, les apôtres, les saints, les anges, etc. Les seules couleurs, de toute éternité. Azur, bleu de minuit, bleu maya, bleu dragée, klein, blanc céruse, blanc d’argent, blanc de lait, albâtre, cuisse de nymphe, rouge violet, grège et cannelle, améthyste, jaune olive, jaune ankin, ocre jaune, pensées vives. Quelques rires, un autre café, cette note dans mon carnet : inscrire VITE sur ma dalle funéraire. Je me suis longtemps voulu exempté de vécu, cette négation révèle. Singularité, nous faire savoir comment. Une dimension mélancolique, retrempage biographique. Cette habitude que j’avais, enfant, de compter mes pas. Multiples de trois, me fixer des objectifs. Trajets marqués d’étapes, transport devant. Sujet se porte vers son lieu propre, périls du voyage entrepris. Traverser une rue, à six le pied se pose sur le trottoir. Jouissance du passage, toujours le gauche. Atteindre un abribus, une plaque d’égout. Marqueurs de la destination, aller de six en six. Mesure du déplacement, un paysage mental. Le temps est nombre (Aristote), qui pousse à ses limites. Vaste respiration, tout sauf de la pensée. Réminiscence de formes pures, il se peut que ce soit. De tels états supposent, une sorte d’évanouissement. Trou animé des abîmes, vous me servirez une coupe. Rapport d’évaluation de la procédure d’ivresse, j’allais oublier. Libéré de l’engin qui menaçait de le tuer, reclus dans son appartement sécurisé, John Galliano dessine un motif Ceinture à explosifs destiné à être brodé sur une ligne de T-shirts. Parole en train de survenir, à qui lira ces lignes.