Agent de contamination

La chambre au fond du jardin, dernier étage du Pavillon. Silence rompu par le bruit de bouteilles en verre qu’un voisin dépose dans un conteneur, la pluie battait les vitres. Témoignage personnel, faire surgir l’imparfait. Esprit analytique, un chirurgien dissèque un muscle. Messages révolutionnaires, l’homme blanc à travers les âges. L’ordinateur allumé H24 depuis trois jours, musique et vidéos. Abruti de fatigue, alors que j’écris ces lignes. Concerto n° 2 de Rachmaninoff, seul l’alcool peut m’aider à dormir. Potentiel esthétique, this fucking night is never gonna end. C’est le texte d’un post de Mickey Rourke sur Instagram, photographié sur un tournage, entre deux scènes, son chihuahua dans les bras. A-t-il un manuscrit en réserve, rangé dans un tiroir ? Dans un meuble sur lequel sont posés ses gants de boxe ? Roman, poèmes, souvenirs, biographie ? À l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai pas encore vu mon visage. Checker sa gueule, toutes les métamorphoses. Comme en témoigne son journal, Arthur Schnitzler fractionnait sa journée, moments indexés par des abréviations : matin, après-midi, dîner, après dîner. Henri-Frédéric Amiel ouvre son récit quotidien par des considérations météorologiques (temps de suicide, ciel sale et noir, neige matinale), nous dit si sa nuit fut bonne ou mauvaise. Il note les heures. Rituels du diariste, je ne m’inscris pas dans cette tendance. Exigence de chronologie et de causalité ? Absolument pas. Visée utilitaire ? Aucune. Ambition ? Je n’en sais rien. Fond vert, incruster des images. La cavalerie du ciel, ce qui va suivre. Il y a poésie dès lors que nous réalisons que nous ne possédons rien, dit John Cage à Daniel Charles dans son livre d’entretiens (Pour les oiseaux, L’Herne). Selon Antonin Artaud, la peur c’est la poésie. Parfait. Je ne possède rien et j’ai peur. J’ai peur depuis trois jours. Sujet précaire assis couché nerveux indifférent travaillé par. Se ressaisir, une contre-attaque (ça commence par l’écriture de cet article). Les accessoires — ma montre Omega Seamaster et un bracelet en fil rouge portés au poignet gauche, deux bagues Chrome Hearts, une bague SoulFetish portées à la main droite, une paire de lunettes Gucci verres progressifs teintés sur le nez — et la putain de poésie. Tu veux savoir ? L’inquiétude de l’avenir n’a rien à voir avec ma peur. C’est une peur de l’instant, épaisse et collante. Aspirante comme des sables mouvants. Indicible. Une peur de merde, la scène du monde. Me détacher d’une image qui me double (je ne comprends pas vraiment pas cette phrase mais je sens qu’elle est juste), m’y plonger de nouveau. Imagination prospective (dans le meilleur des cas), pour conclure : 1- Je me pose la question de l’illustration photographique de mon Journal par des autoportraits (un même cadre et une même expression), pas de manière systématique mais récurrente. 2- J’aimerais exposer les garde-robes de personnes récemment décédées. Armoires dont on a enlevé les portes ou les rideaux, alignées le long des murs blancs de la galerie. Vêtements suspendus, pliés et empilés. Édition d’un catalogue (nom de la personne, âge et cause du décès), l’artiste remercie les familles. Textes de (critiques et historiens de l’art), pas de visage des défunts. Voilà. Le samedi dix novembre 2018, ce n’est que ça.