Te réveille pas surtout

Ordre de domination et soulèvement, c’est peut-être en ce lieu. Goût de fer sur la langue, les nerfs à vif. Bande son Jeff Mills, Exhibitionist. Je n’ai rien écrit depuis dix jours, à l’exception de notes de lecture. J’ai beaucoup bu. Photographié un saule pleureur, chez un ami. Maison de campagne, j’étais ailleurs. Debout au milieu des branches, comme dans un « Pénétrable ». « À l’intérieur de la vibration », objectif du Samsung dirigé vers le ciel. Murmure du vent. Ce que je veux, ce que je fais. Instants fulgurants, libération de l’énergie. Vacuité de mon existence, dormi jusqu’à midi. Noyé dans les eaux noires, affections et pensées. Ni cauchemar ni paradis. Ce qui est. Motifs de mes actions ou de mes abstentions, je peux ne pas. Disparition, futur tangible. Atmosphère de désintégration, grisaille déchirée par les flammes. La femme à tête fendue se fait un trait sur le marbre de la salle de bain d’une suite de l’hôtel Fouquet’s, se regarde dans le miroir. Drapée dans une serviette de bain, de la douceur dans les yeux. Le narrateur décrit une situation qui se produit tout autour d’un point fixe, la position statique d’un corps. Debout dans l’embrasure de la porte, je la regarde. Impératif qu’il faut se taire sans cesse, je tends les muscles de mon visage. Zone d’entre-deux, ce qui est immobile ne bouge pas. La place qui m’est dévolue est-elle un seuil ? L’espace, le lieu dont il constitue l’accès me sont-ils interdits ? Est-ce depuis cette limite, ce point au-delà duquel commence un état, se manifeste un phénomène, que j’écris le Journal ? Se glisser quelque part et dans l’indifférence absolue, avec la ferme intention de ne pas être lisible. Mise à distance du commun, approcher un langage différent de (mouvements qui nous sont quotidiens). Formé formant monté montrant. Liaisons liant ça sort lié (putain il nous emmerde, jetons le Journal dans les chiottes). Combat qui n’admet ni victoire ni défaite, ne peut s’apaiser ni prendre fin (Maurice Blanchot). Ni le sens ni le but. Rythme marqué par un silence, je me perds dans le vaste dressing. L’hôtel est un voyage, barricades sur les Champs-Élysées. Forces anti-émeutes, on descelle des pavés. Bombes lacrymogènes et engins lanceurs d’eau, blindés à roues de la gendarmerie. La clameur de la rue est étouffée par le triple vitrage, les images sur l’écran du plasma. Muettes. Vive agitation, tout demeure et tout change. Évaluations comparatives (benchmarking), indicateurs chiffrés de la performance. Conditions matérielles d’existence, quelle chose étrange que cette journée. Bouteille de Gin sur la moquette, variateur de lumière, la suite plongée dans la pénombre. La femme à tête fendue se glisse dans les draps de satin blanc, je m’enroule dans un épais rideau. Sensuelle architecture, un abri transitoire. Une heure plus tard, le lit est vide. Je m’allonge, la femme à tête fendue n’a pas d’odeur. Je me branle cinq minutes, une vraie tristesse me gagne. Je pourrais être mort dans une cuisine, sauter sur une bombe au Mali, élever des crevettes en Thaïlande, aller où on me dit d’aller mais non. Je dors. Le lendemain, une projection. Champ d’action, A walk to the Door. Vidéo couleur, dix-huit minutes. Plan séquence, caméra subjective. La rue du faubourg Saint-Denis filmée l’hiver, à dix-neuf heures. Je pars du carrefour de la Fidélité, je marche jusqu’à l’arc de triomphe construit en 1672 par François Blondel, sur l’emplacement d’une porte de l’ancienne enceinte de Charles V. Stabilisateur d’image, mode de suivi intelligent. Tapis de notes sucrées, c’est blindé de monde sous les enseignes. Blancs dits « de souche », Pakistanais, Turques, Kurdes, rebeus renois hipsters putes et camés, dealers SDF vieux tremblants, retraités cassés s’accrochant aux caddies, le directeur et ses enfants d’une galerie d’art contemporain. Coup de feu qui claque, un garçon qui s’écroule. Une balle dans la tête c’est cash, les gyrophares éclairent par flashes, toute la scénographie. Commerces de bouche, restos indiens passage Brady. Des mecs fouillent les poubelles devant les supermarchés, un beat de rap dans une audi R8. La ville comme scène, des choses soudaines. La chute des anges rebelles, Pieter Brueghel bouffe un kebab. L’enfer c’est dans le bas du tableau, la pluie réelle c’est sur Paris. Produits halal, mode vestimentaire et capillaire, cosmétiques et téléphonie mobile, services de transfert d’argent, drogueries, sacs et valises sur les trottoirs. Photo de Michael Heizer creusant dans le désert (pourquoi cela me vient-il à l’esprit ?), les néons chez Jeannette. Femmes issues de l’immigration subsaharienne, cinq balles la pinte chez Mauri 7. Attachement particulier à cette rue, à ce quartier, le domaine de l’intime. Capacité à se tourner vers Dieu, théâtre liturgique. Je ne t’ai jamais dit, mais nous sommes immortels (Dominique A pour Alain Bashung). Une citation, un cadre vide. Visages lugubres, c’était la nuit déjà. Présence d’un écrivain, il monte dans un taxi. Vertige de l’infini présent, déconstruisons nos théories. Ce que j’écris m’apparaît comme l’expérience essentielle, le Journal est le lieu et l’espace.

Aujourd’hui plus que jamais

Processus d’actualisation, chambre avec vue. Ciel blanc, proximité d’une dépression. L’expérience du voyage, à l’intérieur de ce jour plein. L’esprit magique, là où je vais aller. Tapit en bas des quelques marches qui mènent à une cave, sur le flanc d’une maison de ville, le chien autophage est endormi. Il n’est pas rare qu’un rat s’approche de lui, morde ses plaies. Indifférent au récit français et au mouvement de renaissance nationale, il laisse échapper des plaintes. Douleur cristallisée, les chroniques de l’époque. Fresques sociales, repérages territoriaux. Vous êtes ici. Ah merde ! Détruire la carte, extrait du prologue de Voilà : « J’écris dans les couloirs d’hôtels et sur les plans d’évacuation. Effacement des repères, destruction des antennes relais. Temps morts, espaces vides, perte de sens (éloge de). Non, vous n’êtes pas ici. » De quoi vous souvenez-vous ? et va naître l’histoire. Suite 321, accueillir des pensées. Femme tentée par la vie, ouvre le minibar. Ce que nous savons d’elle, après un long silence. La possibilité que le monde déconne, elle tourne d’un pas lent. Du lit à la fenêtre, de la fenêtre au canapé, du canapé au lit. Elle recommence. Elle recommence. Le mot répété sans fin. Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas ? l’entendons-nous demander sur un ton inquiet. Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ? Elle finit sa bouteille de Perrier, se met à plaindre sa fille, regarde vaguement un débat sur le mouvement des « Gilets Jaunes » (qui sont-ils, que veulent-ils ?) en se grattant les orteils parce qu’elle vient d’allumer la télévision. Maîtrise de soi, sobriété, sanctions. Atmosphère saturée de croyances partagées, d’anniversaires de célébrations de rites de communions de fêtes de commémorations de journées des droits de nuits blanches et d’antidépresseurs. Hystérie collective, montée de fièvre, dispersion. Retour domicile, terreur et solitude. Quelques bonnes épitaphes, un carnage ordinaire. Toute utilisation du cadre actuel, qu’est-ce donc qui est à toi ? « Vie et mort de Satan le feu, je cite Antonin Artaud. Feu méchant qui monte », une belle obscurité. Réveil debout saisons passions dormir. Nécessité de maintenir certains rapports, il va sans dire. Que faisons-nous maintenant ? Quelques vraies sensations apparaissent avec toute leur densité, respiration du chien. Paupières ouvertes sur ses yeux jaunes, le souffle court. Google actualités, la plupart d’entre nous. Des centaines de migrants traversent la rivière Tijuana en espérant atteindre la ville américaine de San Ysidro, lever les yeux. D’autres, qui tentent de franchir une barrière métallique, sont la cible de balles en caoutchouc, de gaz lacrymogènes tandis que des hélicoptères de l’armée américaine survolent la zone à basse altitude. Près de dix mille militaires sont déployés pour stopper les tentatives d’intrusion, un oiseau qui fend l’air. Instants chocs, s’imposer des écarts. Imminence d’un danger, afflux incessant de la faim. Toute littérature est assaut contre la frontière (Franz Kafka), ne pas céder à la désolation. L’auteur regarde autour de lui — vêtements, livres, tableau électrique, enchevêtrement de câbles, un téléphone en charge — puis se relance. Onde de vitalité, applaudissements du public. Je suis ce que tu veux, mes doigts sur le clavier. C’est une tempête qui déferla, un point au bout d’une phrase. En ce temps-là, pratique du passé simple. La danse de la momie, arracha ses bandages. Intentions, mobiles, logique interne, nature des actes, ce n’est pas la question. Ce que je dois accomplir, un peu plus tard dans la journée. Je me surprends à courir, tout ce merdier m’excite. Je suis comme ces adolescents que l’on voit sur l’affiche du film Gomorra, en slip et baskets et en appui sur la jambe gauche, Kalach à la main, tirer face à la mer. Se sentir vivant pour rien, vivant soi-même, vider quelques chargeurs. Se pisser dessus sous la douche, le long de la jambe. Pour la chaleur. Est-ce que cela arrive ? Non, cela n’arrive pas.

Les doigts accrochés au grillage

Écriture de « Voilà, une collection, notes pour le livre à venir ». Tout acte littéraire, le plombier décape une zone de fuite. Obtention de l’homologation gaz, dans ce récit. Une chambre au fond d’un couloir, un lit étroit, deux brebis naturalisées. « La plupart du temps, écrit Livide, je me branle en regardant du porno. Quand je ne me branle pas, je tourne en rond. Je me dis que ça serait cool de me faire sucer sur une chaise électrique. Et puis je me mets à marcher de long en large, tout le temps. Je marche tellement que j’ai les pieds en sang, pleins d’ampoules. » Grand consommateur de films de série z, Livide est fasciné par le jeu des mauvais acteurs. Une esthétique du faux, comme le son désynchronisé d’un doublage. C’est en s’inspirant de ce principe de désynchronisation qu’il a écrit Paris-Plage. Ce que l’on sait de lui, il faudra lire Voilà. Le personnage fait une première et brève apparition dans Pourquoi Tom Cruise, il est alors commissaire d’exposition. Brusque cessation d’activité, une impulsion originelle. Un gros problème avec son père, ne cesse de s’arrêter. Mais laissons-le. Battements cardiaques, je suis en proie à la nervosité. Une grande pièce lumineuse, réunissons quelques objets. Béton ciré, éclairage au néon, dispositif scénique. Le contenu d’un sac aspirateur répandu sur le sol. Un canapé défoncé, un tapis poussiéreux, un album de famille acheté sur eBay, des photos aux couleurs délavées, datant du début des années 1990. Un vieux matelas dressé dans un coffrage en bois, un crochet anal en acier inoxydable soclé, un aigle naturalisé coiffé d’une perruque blonde. Les mots « propriétaire » et « même » imprimés en lettres capitales noires sur un papier 100 % coton, encadrés. Un tableau abstrait, des couleurs vives, des touches épaisses. L’ensemble est rassemblé, entassé au centre de l’espace. Forte envie d’y mettre le feu, de me rouler dans les cendres, de m’en couvrir le corps. Maquillage de guerre, traits noirs sur le visage. Devant moi, sur l’écran de l’ordinateur, les Mercenaires II de Leon Golub, 1979. Trois hommes armés. L’un d’eux, amputé de l’avant-bras droit, tient son fusil d’assaut de la main gauche. Réalisme politique, la condition contemporaine. Fond rouge oxydé, rouages des systèmes de domination et de contrôle. Près de trois mille migrants centraméricains, arrivés à Tijuana, campent au centre sportif Benito Juarez, à quelques dizaines de mètres du mur qui les sépare des États-Unis. Tension extrême, épuisement, mains tendues dans l’obscurité. L’armée américaine déroule des kilomètres de barbelés à la frontière, il a gelé sous abri. Sortir de la résignation, du désespoir, en finir avec le sentiment d’impuissance, en finir avec la précarité. Systèmes de sécurité et d’alerte, complexité des stratégies. Quoi de neuf ? elle me demande (il se peut que je sois chez une amie). Je ne dis rien. Allez, Pierre, dis-moi. Elle cherche dans une pile de vêtements. Tu dois bien faire quelque chose ! Manger du feu, plonger dans la Seine affamé. Course effrénée, les éléments d’une biographie. Champ événementiel, quelques anomalies. Ce matin, reçu d’étranges appels téléphoniques. Numéro masqué, respiration, silence. Toutes les identités, l’existence telle qu’elle est. Cadavres d’adolescents suspendus dans la chambre froide d’un abattoir, réseaux de trafic d’organes, épave d’une Maserati rongée par la rouille près d’un Mobil-Home dans lequel vit une star déchue, riche héritière d’un groupe agroalimentaire noyée dans un Jacuzzi au quarante-cinquième étage d’un hôtel luxueux de Copabana, cartes postales du néant. Perspectives de la vie journalière, Cristaline au G20. Déterminations auxquelles les discours sont assujettis, saisir quelque chose de. Voix altérée, est-ce que je peux me joindre à vous ? Violence, désenchantement, misère sexuelle, balles aveugles de tueurs anonymes, mouvements sociaux, agrégat de revendications, révoltes, communautés, identités, savoirs. Centre et périphérie, base et sommet. Sonorités complexes, sujétion aux autorités, forces d’aliénation, prêches déclinistes, paramétrer les cookies. Vous ressentez le froid, l’humidité, le manque d’espace ? Villas éco-nature au cœur de l’Océan Indien, île privative, luxe aux Maldives. Humeur du jour : positivement panoramique. J’ai à peine déjeuné, comestible et suffisant. Mesure de l’œuvre entreprise, de la distance qui me sépare de (la salle de bain, les allées du G20, la rue de Bretagne, Roquebrune-Cap-Martin, etc.), lecture. Le journal de Johann Wolfgang Goethe, daté du 11 janvier 1797 : « Passé toute la journée chez moi à prendre diverses dispositions. » Celui de Franz Kafka, daté du 1er Août 1914 : « L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. Après-midi piscine. » Le mien, daté du 21 novembre 2018 : sous la douche avec Pierre Denan.

Intervention au présent

Froid clair et sec. Parterre de têtes décapitées, les dieux toujours armés. Roulé en boule à l’abri d’un buisson, le chien autophage se ronge une patte arrière. Peut-être est-il une projection, dans sa version canine et autodestructrice, pathologique, de cette colère qui m’habite. Depuis l’enfance, froide et aveugle. Mon corps porte les traces, visibles ou non, de ces débordements, de cette violence que j’exerce à mon encontre (j’ai d’abord écrit à mon égard). Épisodes anorexiques, abus de toutes sortes, privations, jeûnes. Plaies, fractures, chocs divers. Le réel de la sensation, à la recherche d’un nouveau lieu. Tableaux anciens, l’esprit bondissant vers. L’église voisine, le climat général est marqué par une grande inquiétude. Volée de cloches, sacrifice de la Messe. Trente-troisième dimanche du temps ordinaire, ton peuple sera délivré. Présence à peine de celui qui écrit, l’idée du blanc. Début d’après-midi en France, clairement identifiable. Mangé MacDo, BestFuckingOf. Photographié les restes du repas (plateau en carton, déchets d’emballages, serviettes en papier), posté l’image sur Instagram. Traitement en noir et blanc, il n’y a rien à exprimer. Esthétique du peu, accomplir ce que l’on croit éviter. Absorber digérer couché à angle droit appuyé sur les coudes, assis debout sans plus de souvenirs possibles. Peinture de l’effacement, il est temps d’évoquer. L’acte fondateur de M19 (Mai 19) est ce tract (feuille A4 imprimée recto verso) envoyé à l’ensemble des députés de l’Assemblée nationale et à une sélection d’intellectuels et écrivains, intitulé Faut-il faire la révolution ? Réponse de Philippe Sollers : « Oui et vite, qu’on passe à autre chose ». D’autres tracts suivront, je n’ai rien conservé. C’était en 1997, trois ans avant que je publie le numéro 1 de MAP (Où est Claude Closky ?), dépliant-affiche tiré à douze mille exemplaires, distribué dans les galeries et centres d’art. Dix-sept années d’activités éditoriales, de création de livres et revues, enquête sur une disparition. Événements du passé, d’autres vies adviennent. Où maintenant ? Parole vécu écrit Journal. Voix qui semble sur le point de s’éteindre, s’éteint, se fait entendre. Voix devient voix déclare la parole impossible. Plan matière couleur, l’auteur tel qu’en lui-même. Passe une main sur son crâne, et grimpe à un palmier. Perception de (le visible, l’audible et le reste), j’ai les yeux dans les doigts. Chaque signification nouvelle, une expérience sensible. Le regard prédateur, l’épiphanie par le verbe. Le temps chronologique, vidange de la vessie. Le phénomène de la miction, dominé par la gravité. Se rapprocher du presque rien, ne pas dramatiser l’énonciation. Marcher de long en large. Plusieurs fois aujourd’hui, dans un état d’agitation. Oppression, fébrilité, pas le goût de. Comme un poids sur ma cage thoracique, construire des phrases. Simplicité et symétrie, lumière déclinante. Tu crois que je ne t’ai pas vu tricher en lançant les dés ? dit Nono à Querelle qui va se faire défoncer. Éclat romantique de la révolte, je donne mon cul mais je n’embrasse pas. Dilatation de l’instant, mouvement de sortie du danseur. Froissement d’étoffe, chambre à peine éclairée. L’âme des morts, l’origine de moi. « Quelle heure est-il ? La même que d’habitude ».

Temps primitifs

Soleil clair comme une note de piano (Arvo Pärt, Für Anna Maria), les arbres dépouillés. Tapis de feuilles, comme on l’a déjà vu. Reflet de la femme à tête fendue dans la vitrine de la librairie Comme un roman, je me retourne. Perfecto, robe noire à capuche en jersey, baskets blanches, elle me regarde. Mouvement initié par la voix narrative, la pâleur qui couvrait son visage. Parlera-t-elle ? Figure métaphorique, j’attache de l’importance à cette proximité. Vague bruissement des passants, un présent monotone. Je m’approche, elle recule, aussitôt disparue. Je bois un café au Progrès, vaisselle qui s’entrechoque. Journal qui traîne sur le comptoir, froissé plié humide. Commerce électoral, information mainstream, alimenter le ressentiment. Jean nous raconte comment son amie Valérie est devenue Khadija, une crispation française. Fibres identitaires, déclassement social, scénarios de dégradation, conscience historique de. Les milliers de migrants honduriens, qui ont abandonné le stade de football de la Cité des Sports de Mexico où ils campaient, sont sur la route en direction de Tijuana. La civilisation, toute possibilité d’exil. Cortège de perspectives, l’individu et la nécessité. Les animaux volants, l’espace et la libération. Incendies en Californie, les flammes ravagent brasier bilan. Les cercles de l’enfer, dans la cité plaintive. Camp Fire, Woolsey Fire, l’idée de feu alimente. Vent de Santa Ana, rotation des avions bombardiers d’eau. Cauchemar d’organes, tenace réalité. Destructions, pollutions, falsifications. Communication constante, je me mets à danser. Effusion rythmique, dans la peau d’un vampire millénaire. Donne-moi ton cou, suceur de sang. Assemblages sans cesse renouvelés, fragments et totalité. Chute des corps (dérisoire et fatal), il reste d’un homme ce que donne à songer son nom (Paul Valéry). Pour aujourd’hui et pour demain, l’existence conçue comme. Du mot à la chose, je vais peindre un paradis. D’avant le travail et sa division, l’exploitation, le pouvoir et l’État, pour le dire avec Guy Debord. Sans Marie, sans les prophètes, les patriarches, les apôtres, les saints, les anges, etc. Les seules couleurs, de toute éternité. Azur, bleu de minuit, bleu maya, bleu dragée, klein, blanc céruse, blanc d’argent, blanc de lait, albâtre, cuisse de nymphe, rouge violet, grège et cannelle, améthyste, jaune olive, jaune ankin, ocre jaune, pensées vives. Quelques rires, un autre café, cette note dans mon carnet : inscrire VITE sur ma dalle funéraire. Je me suis longtemps voulu exempté de vécu, cette négation révèle. Singularité, nous faire savoir comment. Une dimension mélancolique, retrempage biographique. Cette habitude que j’avais, enfant, de compter mes pas. Multiples de trois, me fixer des objectifs. Trajets marqués d’étapes, transport devant. Sujet se porte vers son lieu propre, périls du voyage entrepris. Traverser une rue, à six le pied se pose sur le trottoir. Jouissance du passage, toujours le gauche. Atteindre un abribus, une plaque d’égout. Marqueurs de la destination, aller de six en six. Mesure du déplacement, un paysage mental. Le temps est nombre (Aristote), qui pousse à ses limites. Vaste respiration, tout sauf de la pensée. Réminiscence de formes pures, il se peut que ce soit. De tels états supposent, une sorte d’évanouissement. Trou animé des abîmes, vous me servirez une coupe. Rapport d’évaluation de la procédure d’ivresse, j’allais oublier. Libéré de l’engin qui menaçait de le tuer, reclus dans son appartement sécurisé, John Galliano dessine un motif Ceinture à explosifs destiné à être brodé sur une ligne de T-shirts. Parole en train de survenir, à qui lira ces lignes.

Sauvage intimité

Le chien autophage n’est pas une illustration de la thèse soutenue par Anselm Jappe dans son essai La Société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction, il n’est pour rien dans cette affaire. Il ne m’est pas inspiré par le mythe grec d’Érysichthon, le roi de Thessalie qui, puni pour ses excès et condamné à n’être jamais rassasié, fini par se dévorer lui-même. L’animal m’est apparu le vingt-deux octobre 2018, le jour où il a sectionné sa langue, m’a regardé de ses yeux jaunes. Cage de verre, pouvoir bondir en liberté. Les chromes et les néons, dynamique régressive. Ma cicatrice la plus ancienne (automutilation sur un avant-bras, alors que j’étais adolescent) est recouverte par un tatouage. Partie supérieure d’un squelette humain voilé portant une faux et assemblage de fleurs. Quatre heures à sentir la piqûre des aiguilles, une vanité. La pompe de la mort effraie plus que la mort elle-même (Francis Bacon), il y aura une fin. Des fins. Être mis sur ses fins, une vie terminée. Appréhension de la rapidité et du néant, normes sociales. Exploiter les ruptures, expérience de lecture. L’auteur en lanceur de couteaux, un bandeau sur les yeux. Quelqu’un peut-il me dire où est la cible ? Affiliations labiles, apparition de forces invisibles. Trahison au cœur de la famille et du cercle d’amis, escroqueries de grande envergure. La couverture du livre de Jappe est illustrée par un détail du Jugement dernier, polyptyque peint par Rogier van der Weyden (1445-1450). Un homme nu, de profil, qui mange les doigts de sa main gauche, et que l’on peut voir dans la partie inférieure du retable. Damné poussé vers son destin, écrasé par le poids de ses péchés. Devant lui, Adam et Ève chassés du Paradis. Dans la partie supérieure de l’œuvre et en son centre, le Christ pèse les âmes. Le crime est la force motrice, commencer par le grand incendie. Kim Kardashian, ses sœurs et leurs enfants contraints d’évacuer leur domicile de Hidden Hills, la Californie brûle. Note sur les événements de la vie, il est midi. Homme vivant désire manger désordonné donné pas de pensée pensée (lire à voix haute et plusieurs fois). Digère. Chronique des luttes, j’ai bu beaucoup d’alcool. Sens du mouvement consume, s’inventer à mesure. La vérité est que je suis, que je deviens le Pavillon, la chambre. Nulle part ailleurs. Mesurer ses forces, soyons concret. Tension formelle, traduire la complexité par l’incohérence. Traque invisible, je suis celui que l’on connaît. Aller là-bas, rester ici. Boucles sonores, vibrations du portable. Elle demanda, il répondit. La voix parlée, cet épisode. Exprimer le plaisir ou la peine, une abstraction toujours plus grande. Il faut que je trouve un moyen de fixer ma vie tout entière dans la littérature, écrit Benjamin Constant dans son journal qu’il rédigeait dans une graphie cryptée. Lumière, sécurité, indépendance. Les bruits de la ville, l’évocation d’une couleur locale. L’effet d’un grand vacarme, est-ce que tu te souviens ? Croissance et métamorphoses de la société urbanisée, qu’avons-nous à défendre ? Couché devant une grille, sous une pluie battante, le chien autophage déchire ses chairs, les mâche, ingère la bouillie le museau pointé vers le ciel, en secouant la tête. Parce qu’il ne peut avaler qu’au prix d’énormes difficultés, il broie ses os et les recrache. Pathologie sévère, réalités multiples. Hommage aux courses vaines, en avalant l’espace. Le chien n’a pas de nom, les événements se précipitent. Solutions mots fléchés, se nourrir de.

Agent de contamination

La chambre au fond du jardin, dernier étage du Pavillon. Silence rompu par le bruit de bouteilles en verre qu’un voisin dépose dans un conteneur, la pluie battait les vitres. Témoignage personnel, faire surgir l’imparfait. Esprit analytique, un chirurgien dissèque un muscle. Messages révolutionnaires, l’homme blanc à travers les âges. L’ordinateur allumé H24 depuis trois jours, musique et vidéos. Abruti de fatigue, alors que j’écris ces lignes. Concerto n° 2 de Rachmaninoff, seul l’alcool peut m’aider à dormir. Potentiel esthétique, this fucking night is never gonna end. C’est le texte d’un post de Mickey Rourke sur Instagram, photographié sur un tournage, entre deux scènes, son chihuahua dans les bras. A-t-il un manuscrit en réserve, rangé dans un tiroir ? Dans un meuble sur lequel sont posés ses gants de boxe ? Roman, poèmes, souvenirs, biographie ? À l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai pas encore vu mon visage. Checker sa gueule, toutes les métamorphoses. Comme en témoigne son journal, Arthur Schnitzler fractionnait sa journée, moments indexés par des abréviations : matin, après-midi, dîner, après dîner. Henri-Frédéric Amiel ouvre son récit quotidien par des considérations météorologiques (temps de suicide, ciel sale et noir, neige matinale), nous dit si sa nuit fut bonne ou mauvaise. Il note les heures. Rituels du diariste, je ne m’inscris pas dans cette tendance. Exigence de chronologie et de causalité ? Absolument pas. Visée utilitaire ? Aucune. Ambition ? Je n’en sais rien. Fond vert, incruster des images. La cavalerie du ciel, ce qui va suivre. Il y a poésie dès lors que nous réalisons que nous ne possédons rien, dit John Cage à Daniel Charles dans son livre d’entretiens (Pour les oiseaux, L’Herne). Selon Antonin Artaud, la peur c’est la poésie. Parfait. Je ne possède rien et j’ai peur. J’ai peur depuis trois jours. Sujet précaire assis couché nerveux indifférent travaillé par. Se ressaisir, une contre-attaque (ça commence par l’écriture de cet article). Les accessoires — ma montre Omega Seamaster et un bracelet en fil rouge portés au poignet gauche, deux bagues Chrome Hearts, une bague SoulFetish portées à la main droite, une paire de lunettes Gucci verres progressifs teintés sur le nez — et la putain de poésie. Tu veux savoir ? L’inquiétude de l’avenir n’a rien à voir avec ma peur. C’est une peur de l’instant, épaisse et collante. Aspirante comme des sables mouvants. Indicible. Une peur de merde, la scène du monde. Me détacher d’une image qui me double (je ne comprends pas vraiment pas cette phrase mais je sens qu’elle est juste), m’y plonger de nouveau. Imagination prospective (dans le meilleur des cas), pour conclure : 1- Je me pose la question de l’illustration photographique de mon Journal par des autoportraits (un même cadre et une même expression), pas de manière systématique mais récurrente. 2- J’aimerais exposer les garde-robes de personnes récemment décédées. Armoires dont on a enlevé les portes ou les rideaux, alignées le long des murs blancs de la galerie. Vêtements suspendus, pliés et empilés. Édition d’un catalogue (nom de la personne, âge et cause du décès), l’artiste remercie les familles. Textes de (critiques et historiens de l’art), pas de visage des défunts. Voilà. Le samedi dix novembre 2018, ce n’est que ça.