Jusqu’à preuve du contraire

Ciel voilé, choix de vocabulaire. Puissance métaphysique du Big Mac, c’est une putain de révélation. Clés d’interprétation, questions qui demeurent dans le récit, les traces au sol du labyrinthe. Plein d’essence sur l’autoroute A6, odeur des chiottes et ça renvoie aux toilettes de Brooklyn dont parle Céline dans Le Voyage. « Piscine infecte, remplie seulement d’un jour filtré, mourant, qui venait finir là sur les hommes déboutonnés au milieu de leurs odeurs et bien cramoisis à pousser leurs sales affaires avec des bruits barbares. » Procédures d’empreintes, Non-Sites de Robert Smithson. Urbanisation massive, dislocation, décentrement. Aspects discursifs et documentaires, résultat des études balistiques. Scènes de guerre, salles d’attente, grands incendies, tension extrême, manifestants éborgnés, amputés par des tirs de LBD40, j’ai peu dormi la nuit dernière. Éléments de stupeur, vernissage dans le Marais, processus cathartique permettant à l’artiste d’extérioriser ses douleurs enfouies, récit de la catastrophe de Fukushima par un sourd-muet en langue des signes dont la maison fut engloutie et sans sous-titres, rappel des règles de confidentialité de Google, des trentenaires scannaient des produits alimentaires et cosmétiques dans les supermarchés. Méthode de notation, analyse des ingrédients, niveau de risque, n’oublie jamais. La ceinture de dynamite sur la tête de Jean-Paul Belmondo, un couple en fuite, l’ennui d’une civilisation. Puma s’associe à Barbie et dévoile deux poupées qui célèbrent l’héritage des 90’s, j’étais dans la voiture et j’écoutais Jeff Mills. Tout gouvernement est une volonté d’ordre, les meilleurs gadgets à la gloire des lamas. Ambiance gothico-sportswear au show Sankuanz présenté chez Sotheby’s, mannequins gantés de griffes acérées, quelqu’un peut-il me dire où acheter des boots qui ne coûtent pas une blinde et avec des talons de 4 cm ? Je n’avais pas encore lu « le dernier Houellebecq », et je tentais de me détendre du stress causé par le retard de planning. Une journaliste de BFM TV enfermait un mec dans une pièce de son appartement du Boulevard Saint-Martin, faisait de lui son esclave sexuel, des peintures réalisées par un artiste mort prenaient vie et tuaient leurs propriétaires (Velvet Buzzsaw par Dan Gilroy), un créateur italien dessinait des vêtements et accessoires sacrés. Office des célébrations liturgiques du souverain pontife au Vatican, rendre gloire à Dieu. Encens surdosé en poivre noir, Peter Hook vend ses souvenirs liés à Joy Division. Une tête penchée à la fenêtre, une main qui soulève un rideau, des phares dans la nuit, un voile qui tombe sur un visage. Découper des homards, plonger les morceaux dans l’huile chaude. Un homme mort dans la cabine d’un centre de bronzage de la rue du Temple, c’est à ça que ressemble un cadavre. Sa vie avait été une lutte constante entre la mélancolie et l’obésité, j’ai renversé du Gin sur mon clavier. Haines qui ne désarment pas, mises en accusation publiques, impératif de la fiction, une histoire fantastique. Figé dans l’air glacé, Nietzsche regardait, songeur, le godet d’une pelleteuse à démolition abattre les murs d’un immeuble détruit une première fois dans mon article du 7 novembre. Un porteur de fonds apparut avec de l’argent, donna des conseils pour des missions de sabotage. On pouvait lire, dans l’entrepôt où étaient réunies une dizaine de personnes, une inscription en lettres capitales : BFM EST LA GRANDE PROSTITUÉE DE L’APOCALYPSE. Des balles tirées à bout portant, des perspectives contradictoires. Images désordonnées de camps de concentration, grain photo-cinématographique et pixel numérique, analogie du monde, le présent et la parole. Je portais des sneakers fabriquées en Chine (salaires proches du minimum vital, bilan carbone et tout le bordel), j’aimais regarder les peintures d’Ida Tursic & Wilfried Mille, des pneus brûlaient sur les rond-points. Disponibilité à l’égard de ce que je veux trouver, voies d’accès, inachevé en cours, expériences fécondes, sculptures sonores, toutes les mythologies. « Juste moi, la caméra et une bobine de film », je cite Jonas Mekas. Voyez cette femme, une bouteille dans une main, un verre dans l’autre, dans sa villa sur les hauteurs de Nice, qui danse sur une chanson de Pascal Obispo. Bibelots alignés sur un meuble, bouquet de fleurs, photographies des enfants. C’est alors qu’elle se met à courir, se jette contre la baie vitrée qui donne sur la piscine, passe au travers et se mutile. Vecteur d’accès au réel, dirait le critique d’art. Titre de punk hardcore, imaginons la nuit tomber.

Des personnages en intérim

La lune montante, le vent léger qui souffle sur la phrase. Les dieux et Kafka donnent des coups de hache dans la mer gelée, Robert Musil cherche une cafétéria ou une station service avec des toilettes. Aspérités de l’environnement immédiat, baptême du Christ dans les eaux du Jourdain. Volonté de Jésus de prendre en charge le péché du monde, tempera sur panneau. Figure centrale d’un polyptyque, Piero Della Francesca peint l’œuvre entre 1448 et 1450. Première renaissance italienne, De la perspective en peinture. Temps ordinaire, mise à distance de soi. Faux ongles Neon Coral et paillettes d’or, elle rêve d’aller à Katmandou. T’as changé de portable ? me dit-elle en feuilletant le dernier numéro de Jalouse, la mort tapie derrière l’image. Lumière nouvelle, le Grand Débat est instauré en France. Pays formé à la fin du Haut Moyen Âge, situé à l’extrémité occidentale du continent européen, c’est une disance à parcourir. Conférences de citoyens, plateforme numérique, kits pédagogiques, kits territoires, données factuelles sur chaque communauté de communes. Taux de chômage, part de logements vacants, temps de transport, chariot des meilleurs champagnes. Des êtres bienveillants circulent entre les tables, les flashes crépitent. L’homme s’exécute, possédé par ses rôles. Planqué dans un coin, le chien autophage, qui a fini par ingérer son corps, n’est plus qu’une tête couverte de boue et de sang mêlés, un cou d’où pendent des lambeaux de chair. Lueur vibrante de ses yeux jaunes, derrière le voile. Tremblements de ses babines écorchées, vision de ses dents cassées. La gueule tournée à quarante-cinq degrés, exerçant une pression sur le sol il ouvre ses mâchoires, les referme, parvient à se déplacer au prix de monstrueux efforts. Son drame est qu’il ne peut mordre ses dents, briser ses mâchoires, ronger son museau, gober ses yeux et ingérer son crâne. Le plus souvent il ne bouge pas, terré sous un tas de planches ou au cœur d’un buisson. Il fait ce qu’il peut pour repousser les rats, effets lugubres et inquiétants. Un exercice de cruauté, le texte fabrique ses propres blancs. Corde tendue au-dessus de l’abîme, et alors que j’écris. Je viens d’avoir une conversation de merde avec un conseiller chez SFR, je meurs d’envie de bouffer des pâtes aux truffes chez Da Mimmo, j’aspire à une rupture : passer du vide extrême – le duplex de cent-vingt mètres carrés dans lequel j’ai vécu vingt ans – à une forme de saturation, dans un mouvement inverse. Dépouillement minimaliste versus exubérance ornementale. Collaborations, expérimentations, rencontres. Les murs, le sol de l’atelier témoignent de cette agitation. Rythme qui noue les mots, les images, les tableaux, les objets. Production de traces (films, photographies, peintures), logique d’accumulation, bordel maîtrisé, gestion des stocks. Une performance totale. Pure sensation d’euphorie sensorielle, expérience indicible et poétique. Nécessité impérieuse du mouvement, si on allait claquer du fric ? Énergie syncopée du récit, les héros des dernières sorties littéraires sont en proie aux pires tourments existentiels. Baudelaire, travesti en Lady Gaga – robe viande et perruque platine –, traverse le parking quasi désert de l’hypermarché d’une zone périurbaine. Vêtu de steaks, sous le soleil de midi. Shooté par un paparazzi. Odeur fétide, nuage de mouches, zombies qui passent, poussent des caddies. Drone sentinel là-haut, vol stationnaire, un argument d’autorité. L’espace qui rétrécit, Baudelaire Gaga de grande surface, défoncé de vie, de mort, cent cinquante ans après sa mort. Il mord l’agent de sécurité et lève les bras au ciel. De la poésie à balles réelles, dans la lumière des paradis – promeneur sombre et solitaire plongé dans le flot mouvant des multitudes – artificiels. Suivent quelques plans dont la durée n’excède pas cinq secondes (This is not to be looked at), l’extrait gras du haschisch. Le jour se lève – un jour de littérature qui peut arriver n’importe où, à n’importe quel moment et uniquement parce que ça me fait kiffer –, c’est Martha qui appelle. T’es où ? dit-elle et le décor se tend : les mouettes et leurs cris, les rides du sable, les vagues qui roulent, les éclats de lumière, les nuages effilés, diaphanes, la ligne blanche de l’horizon, Gary est pris d’une toux soudaine. Une voiture de flics avance lentement sur Ocean Drive, la dépouille de Tavon Baker Baptiste repose dans une chambre mortuaire du St. Francis Medical Center, une heure plus tard. La courbure de la Terre, la toute-puissance du rêve. Quatorze janvier, vingt-trois heures dix.

Périmètre sécurisé

L’intérêt du journal est son insignifiance, je cite Maurice Blanchot. Faibles bruines assez peu perceptibles au radar, l’ensoleillement n’atteint que trois heures trente sur Paris depuis le 27 décembre. Il faudrait dire les rues qui mènent à la pharmacie, le ciel bas, les murs gris, les passants sous capuches. La grâce d’une armée d’anges sortie du fond de la mine, mise à jour de ma carte vitale. Chair, sang, organes et puce électronique. Remboursement de soins dentaires, une façon d’aborder le tangible. Chaque parcelle d’air, l’épreuve (les preuves) de l’existence. Sélectionné cinquante mille signes de mon Journal, sur les quatre-vingt-dix mille que compte le texte au 8 janvier. Il me reste à monter les fragments, bousculer l’ordre chronologique, reprendre certains passages et composer Erotik Resistance (voir l’article du 3 janvier). Prestation publique, micro sur pied, corps de l’auteur, interaction avec le musicien. Cérémonie orale, il s’agit d’un spectacle. Produire une autre forme que celle du Journal publié sur le Web – avec ses dates, ses références et ses renvois –, adaptée à la scène, comme je l’ai fait avec Pourquoi Tom Cruise au Centre Pompidou (extraits des livres 1 et 2, présentation et commentaires mêlés). Intensité de la sensation, quelque chose d’essentiel se passe dans la seconde qui suit le dernier mot de la dernière phrase, alors que la voix s’est tue, avant que le public n’applaudisse et n’apparaisse dans la lumière : le surgissement de l’irremplissable vide, de l’inconquérable rien. Plan fulgurant que nul ne verra, que nul ne peut aller chercher parce qu’il se dérobe. S’en tenir aux faits, de quoi la comptabilité est-elle le nom ? Le Rien de Louis XVI, seul mot de son journal daté du 14 juillet 1789, signifie que le roi n’a fait aucune prise de gibier, et n’a participé à aucun événement officiel. Un autre jour : promenade à cheval dans le petit parc, tué dix pièces. Ça aussi : deux heures de travail, cinq heures de délassement, sept heures de sommeil, deux heures pour les repas et la toilette (putain mais c’est énorme !), Henri-Frédéric Amiel se fixait des programmes. Mais encore : sortie en bagnole dans Paris avec la pute, le carnet des Gang-bang. Ce soir-là : un Somalien, deux Soudanais, un Érythréen, deux Tchadiens et trois Afghans, total neuf mecs. Extrait du chapitre six de Voilà, intitulé #onprofitedujardin : extérieur nuit, une pluie d’étoiles. Mes lunettes noires, tous les castings. Circulation fluide, Camille envoie un SMS. Mèches de cheveux masquant une partie de son visage, un état provisoire qui durera toute une vie. Trench court fermé par une ceinture, mocassins à talons. Héritage de l’humanité, Sofia est à l’arrière de la voiture. Je roule jusqu’à la porte de la Villette, me gare à l’entrée du camp de migrants, sous le périphérique. Tu vas te faire défoncer, dit Camille à la pute. Piles d’échangeurs autoroutiers, écrire n’était peut-être. Considérons cette épopée, notes pour le livre à venir. Et je verrai sans doute (parenthèses temporelles) les battements de ton cœur. Ici se posent les termes du contrat. Trame fictionnelle, j’écoute Rothko Chapel. « Procession immobile semblable aux frises des temples grecs, écrit Morton Feldman. Ouverture déclamatoire, section abstraite, interlude motivique, fin lyrique. » Paramètres d’organisation du matériau sonore, champs chromatiques. Surface. Forcer la lune à quitter son orbite, je m’allonge un instant. Souvenir de cet homme qui vendait ses poèmes aux abords de l’hôtel Lutetia, fonder le sens dans la matérialité. Vous aimez la poésie ? marmonnait-il en vous croisant, un paquet de feuilles dans les mains. C’est à peine s’il vous regardait, passait son chemin sans insister, la tête baissée, comme si son geste n’était que la stricte observance d’un rituel, à la façon de l’autiste qui, s’il ne se lève pas à sept heures quarante-cinq précises, est submergé par le chaos. Aujourd’hui, je suis tenté de croire que ses pages étaient blanches, tout droit sorties d’une ramette de papier achetée chez Office Dépôt. Recopiait-il une seule et même phrase sur des centaines de pages, comme le fait Jack Torrance dans Shining ? C’est au bar du Lutetia qu’eut lieu la rencontre préalable à l’envoi du premier tract signé M19, intitulé Faut-il faire la révolution ? (article daté du 18 novembre). Quelques amis autour d’une table, fumée des Partagas D4 et Vodka Martini. Série de dessins retraçant des scènes de ma vie ordinaire, il fut un temps où je ne parlais qu’à des barmans. Cœur noir de l’hiver, fragiles empreintes de poussière, dernier étage du pavillon. Le silence de la chambre à peine troublé par le passage d’un RER (vibrations, roulement des roues sur les rails), les feulements d’un chat, les cris de quelques oiseaux et une voiture lointaine. Une serviette est posée sur une chaise, c’est étrange d’habiter la Terre.

Ici comme ailleurs

Supprimé six-cents signes de mon article daté du 3 janvier, repris certains passages. En particulier ceux qui relatent des faits dont les médias font le récit quotidien. Le fil AFP n’a pas sa place dans le Journal, dont je souligne la dimension agonistique. Espace de confrontation, zone d’expérimentation, « rien de ce que je vais écrire n’est en moi résolu ». Aucun besoin de mythe, de culte, d’adoration. Constantes citadines, incursions dans le sud de la France, c’est voué à la répétition. Quelques cimetières de la Grèce antique, Friedrich Nietzsche en ouvrier du bâtiment, une femme à tête fendue et un chien autophage. La colonne de migrants honduriens progressant à travers le Mexique, dont j’ai imaginé que Théo Angelopoulos filmait la progression. Impératifs d’ordre esthétique, les enjeux du projet diaristique. Construire la dynamique du spontané, faire éclater l’étroit carcan du quotidien. Désir de soi, non connaissance de soi ; désir de l’autre, non connaissance de l’autre. Relation directe au lecteur, essentielle à mes yeux. La page du jour présent, ici se produit un je. Précédent célèbre, le Journal de Witold Gombrowicz (1953-1969) publié mensuellement dans Kultura, revue de l’émigration polonaise éditée en France. « Le difficile c’est qu’en parlant de moi, dit Gombrowicz, je ne le fais pas dans la nuit ni dans la solitude, mais dans un périodique et à la vue, en présence des gens. » Parmi nos contemporains, L’Autofictif d’Éric Chevillard qui, depuis septembre 2007, poste sur son blog un billet par jour, numéroté, scindé en trois courtes parties. Trame d’existence, repères biographiques, rétrospection, géographie, balises, flux tumultueux, se projeter à l’extérieur. La température est de 8°C à Paris ce matin, niveau élevé pour la saison. Mais, nous dit-on, cet excès est provisoire. État de mal-être (oppression, resserrement), accès d’angoisse, j’ai le sentiment de n’arriver à rien. Ce qui signifie que je ne dors pas. Ou mal. Nuits agitées, depuis longtemps déjà. Assis au bord du lit, je pense à l’homme photographié par William Eggleston en 1971, dans une chambre d’hôtel à Huntsville, Alabama – Untitled (Man on bed). On le voit de profil, vêtu d’un pantalon noir et d’une chemise blanche, un verre à la main. Une valise ouverte est posée sur un meuble, le voyageur fixe un point hors du cadre. Surgissement d’une image, existence amplifiée. Faisceau lumineux d’un projecteur, regard sur les travaux en cours. Série de peintures « JakeAfterShow » (voir l’article du 19 décembre), écriture de Voilà, première répétition de la lecture musicale d’Erotik Resistance prévue pour mi-janvier. Renouer avec l’excitation que procure l’édition d’une revue (création, art et littérature), Paris-Plage est toujours sur ma table. Mettre de l’ordre dans le manuscrit, suggérer des coupes, agencer des fragments, ce que Livide refuse de faire. Je n’écrirai plus rien, m’a-t-il dit avant de courir aux toilettes pour vomir. Chaque phrase, logique associative. Rouler jusqu’en Andalousie, louer une baraque en bord de mer. Acheter ses boots chez Fagassent à Tokyo, ses chemises chez Prada à New York, ses vestes chez McQueen à Paris, ses bagues chez Chrome Hearts à Los Angeles. Notion de théâtralisation, vague d’érotisme, climatiseurs à 20°, j’écoute Finis, the JOANgroup. Le clip montre des mecs qui se pètent la gueule en skate, série de plans très courts, boucle rugueuse. C’est parce que je fais une recherche sur Werner Herzog que je tombe sur une reproduction du diorama d’Aurélien Froment, intitulé Werner Herzog d’après Werner Herzog, Fitzcarraldo, 1982, 2002, maquette du bateau blanc hissé sur la colline qui sépare deux cours d’eau, motif central du film reconstitué. La figure du changement figée comme l’insecte sur la plaque de l’entomologiste. L’image réifiée, muséifiée, réduite à une vitrine, la violente forêt vierge à un décor en résine et en plâtre, le vapeur de trois-cents tonnes à un petit objet bien propre. Je rappelle que le cinéaste refusa de tourner avec une maquette, comme l’exigeait la Fox. De même qu’il ignora la suggestion d’un ingénieur qui proposait de niveler la pente, afin de réduire l’effort. Aucune excitation, aucun soulagement, aucun sentiment de bonheur, dira-t-il quand le bateau flottera dans les eaux du Rio Urubamba, sur l’autre versant de la colline. « La seule perception d’une grande inutilité, et la conscience d’être immergé dans un monde de mystères. » Une tribu indienne offrit le vapeur en sacrifice pour apaiser la colère du Pongo, mouvement ininterrompu de l’eau. Utopie poétique, lutte contre l’inertie du monde, contingences matérielles, soubresauts politiques, enfermements, catastrophes climatiques, franchissements de frontières, vues imprenables, univers parallèles, magiques, bribes narratives, traits du conflit, tout mon être se tend. C’est à vous ? me demande un garçon en me montrant une plaquette de beurre oubliée au fond d’un panier, parce que je suis au G20.

Aussitôt, quoique peu à peu

Ouverture à l’Iris. Cadavre d’une bouteille de Gin, une masse d’air froid plonge vers l’Europe Centrale. Mode d’apparition du corps de l’auteur, enfance ponctuée d’exils. Épreuves, initiations, processus de socialisation, vertu des sacrements, reproduire les modèles. Le tranchant d’une lame, depuis Shakespeare. Des  personnages mythiques, la visite du musée, garder sur soi l’odeur de l’autre. Renvois intertextuels, subversion de la chronologie, aucun schéma explicatif. Zones d’indécidabilité – le vrai le faux, la fiction le réel, équilibre et vertige, saisissable et insaisissable –, panoramique horizontal. Il est près d’elle, on entend le fracas des bombes et il va dire quelque chose. Qui sont-ils ? Le pouvoir d’interrompre, ce que je fis en 2005. Invité à donner une conférence sur un thème de mon choix, au Centre d’art Les Abattoirs à Toulouse, je fis projeter le film Superman (Richard Donner, 1978) sur le grand écran de l’auditorium. À la 45ème minute, et alors que les spectateurs n’attendaient plus la conférence, la projection fut interrompue. Je montai sur scène, pris le micro posé au sol, dis C’EST FINI et sortis de la salle. Césure, l’écran redevint visible. Puissance de l’arrêt, tout acte de création. La survenue d’un événement, la rupture opérée par le blanc. Grain de sable dans le récit programmé, le sens de la révolte. Fureur populaire, l’actualité en continu. Inductions hypnotiques, « aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé ». Violence et casse sociale, manipulation par l’image, théâtre politique. Dans une même dynamique : l’information mainstream, massivement partagée sur les réseaux sociaux, est dupliquée par ses consommateurs même, servitude volontaire (extrait de Pourquoi Tom Cruise, 2015). Ressassement ininterrompu, toute interprétation. Précarité des conditions de vie, cybermobilisation, ordre et désordre, dîners du Siècle. La dictature du commentaire, une dimension du pathétique. Pratiques liberticides, théories et communautés, replis identitaires, rhétorique des discours, illusions philosophiques, hyperreligiosité, Anytime Feedback Tool utilisé chez Amazon (commenter le travail d’un collègue), firme dont le slogan est Work hard, have fun, make history. Brûlants appels au soulèvement et aristocratie de l’art. Les têtes de mort de Murakami sur les murs de la galerie Perrotin, les costumes sombres des porteurs de cercueils, bordés d’abîme. Le cadavre d’un chien, j’aime le sang depuis que j’ai goûté au tien. Des flots de paroles hallucinées, une éclatante lucidité, chaque jour tu resserres tes propres liens. Le gouffre je veux bien mais sans la note tragique, faut que tu arrêtes avec ta quête mystique. L’absurdité acquise comme une évidence, y’a Dieu là-haut qui pointe la terre : pénitence pénitence pénitence. Pratiques de mortification, nuages de gaz lacrymogène. Asservissement et délivrance, jeux formels, déjouer les identités imposées, un chant s’élève. Le texte que j’envisage de lire sur scène, constitué de fragments du Journal, s’intitule Erotik Resistance (j’en ai parlé une première fois le 19 décembre 2018). Une seule et haletante coulée sur fond de nappes sonores, de guitare électrique (60 minutes). Une performance emballée dans du papier kraft, comme le Trafic de Serge Daney. Notes brutes coupées des masses. Célébration de la vie, de la mort, la remontée d’Orphée mais aussi son échec. Je suis le silence qui sort de tes lèvres, je suis la nuit qui coule dans tes veines, je suis le fantasme je suis la faim, voici le temps des assassins. Le Monde comme tentation et comme menace, des boules de lumière envoyées dans l’espace. À Paris aussi, le ciel est immense.

Une année dès mardi

Jour d’Arès, dieu de la guerre offensive et de la destruction. La première heure, les titres qui font « l’actualité ». Thé vert, dans ce siècle naissant. Ciel sombre et bas, union de la peur et du désir. Quartiers de citrons verts dans lesquels j’ai mordu, concentration des polluants, émanations toxiques, évolution sur les trente derniers jours. Effondrement du monde, fenêtres ouvertes sur l’écran du iMac : le fichier du Journal, du porno sans le son – j’aime la sexualité désinvestie de tout affect –, les images muettes du voyage halluciné de Nicolas Cage dans le film Mandy de Panos Cosmatos (2018). Revenge-movie, de feu et de sang. J’écoute le set que Jeff Mills donna au Japon en 2002 au Saitama Super Arena, je lis quelques pages du numéro 50 de Trafic (été 2004) intitulé « Qu’est-ce que le cinéma ? ». La revue publie le texte que Gus Van Sant a écrit à l’occasion de la rétrospective Béla Tarr au musée d’Art moderne de New York, en octobre 2001 : « La caméra est une machine ». Grammaire cinématographique, « démarche organique et contemplative ». Je visionne un passage de Damnation (1988), rue vide de présence humaine, inondée par la pluie. Scintillement de l’enseigne lumineuse du Titanik Bar, mouvement de caméra. La silhouette de Karrer, un homme coupé du monde, rongé par la solitude, apparaît en amorce du plan. No man’s land crépusculaire, il traverse la rue. Entre dans le bar. Quelques minutes plus tard, la voix de la chanteuse qui s’y produit, et qui est sa maîtresse, s’élève. Musique de Mihály Víg, minimalisme et mélancolie : « Tout est fini, c’en est fini de tout, tout est fini et il n’y aura rien d’autre, ce ne sera plus bon, plus jamais, plus jamais peut-être, tout n’est que cauchemar, qu’énigme, quelle sera la suite ? » Nihilisme, désintégration, perdition, Schopenhauer n’est jamais loin. L’enfer du dehors, à visage découvert. Hurler devant la foule terrorisée, plein écran sur l’ordinateur : Epileptic Seizure Comparison, l’œuvre que Paul Sharits réalisa en 1976 (34 minutes, 16 mm). Rythmes de couleurs pures, simulation électronique des fréquences et amplitudes des ondes cervicales typiques d’une crise d’épilepsie, yeux révulsés des patients, deux sujets masculins. Seule certitude, je suis physiquement affecté par l’objet. Géniale banalité des quelques mots échangés avec la caissière du G20 parce que je suis sorti, mais à présent. Je me rase, je prends une douche. Reflet de mon visage dans le miroir de la salle de bain, j’ai une sale gueule. Les phrases courtes se succèdent, je travaille à mon Voilà. Je lis un passage de Paris-Plage, semi-obscurité de la pièce des trophées chez Livide, qui vient de refermer un bocal dans lequel trempe une oreille humaine. Situation d’écart, marginalité constante, identifier la nature du péril, la distance idéale. Je regarde un extrait de Sátántangó (1994), ce sera ma journée Béla Tarr. Plan séquence, longue marche en ligne droite d’une fillette qui avance face caméra, les yeux rivés sur le chemin de terre sur lequel elle progresse d’un pas vif. Le bruit du vent, elle porte la dépouille du chat qu’elle a persécuté, empoisonné. Elle arrive dans les ruines d’un château ou d’une église, avale de la mort-aux-rats, s’allonge, ajuste ses vêtements, serre le chat contre sa poitrine, ferme les yeux. Voix off : « Oui, se dit-elle en elle-même, les anges voient ça et comprennent. Elle se sentait sereine, les arbres, la route, la pluie et la nuit, tout respirait la tranquillité. Tout ce qui arrive est bon, se dit-elle. Tout était simple, en fin de compte. » Mouvement individuel d’acceptation du monde, ignorer la noirceur complaisante, écrire à voix tendue. Attention portée à ce qui se dérobe, le je demeure insaisissable. Précarité du langage, nous étions le 31 décembre 2018. Peinture de la société française trois ans après les attentats de 2015, dans un contexte de crise de la représentation, de déliquescence des partis politiques, de mouvements sociaux, souhaiter la bonne année. Il s’agit d’un usage général, affirme un enfant à sa mère dans un recueil de modèles de lettres publié chez Dupont-Diot en 1830, chacun s’en fait un devoir. Gourdes égyptiennes remplies d’eau du Nil lors des cérémonies liées au Nouvel An, célébré autour du 19 juillet, au moment où la crue se répand dans la vallée. Une inscription en hiéroglyphes fait office de vœux, ouvrir une heureuse année. Événements qui font date, c’est sur le dos des calendriers, dans les usines où il travaille que Louis Calaferte écrit ses premiers mots. Valeur épiphanique. Mettre à l’épreuve la révélation qu’est la littérature, structures de la fiction. Présence de l’écrivain, l’attrait pour le vide démenti par le livre. Chaleur de la peau, proximité irréductible entre les êtres, valeurs collectives, espérances politiques, haine de soi, thématiques habituelles. Fin de l’après-midi passé à ne rien faire, à ne rien voir, à ne rien lire, le soir venu. Appartement dans l’Île Saint-Louis, je suis un fantôme qui court après une ombre. Tu te souviens ? murmura-t-elle. Je m’étais employé à la perdre. Elle me servit de la vodka, finit son verre de vin. Puis elle rit. Ces mots-là, disait-elle. Ces mots qui furent les nôtres. Je l’écoutais. Souvenirs, déchets du repas sur la table, sonnerie de mon portable. Tu ne réponds pas ? demanda-t-elle. Non, dis-je. Intimité, séparation, des choses que je tairai ici. Prendre le parti de la surface, je me sens nauséeux. Plan fonctionnel, enchaînement de l’histoire. Tu as maigri, me dit-elle. Tu veux qu’on aille faire un tour ? dis-je. Non non non non, répondit-elle doucement. Tu devrais rentrer, me dit-elle avec un sourire. Elle alluma une cigarette, monter dans un taxi. Lent travelling, retrait autistique dans le silence. Temps, espace et humidité. Grille de l’immeuble, ouverture de la porte. Je marche sur les dalles en pierre, jusqu’au fond du jardin. Le figuier dans le coude de l’allée, le dernier étage du pavillon. Une relation privilégiée avec la chambre, les combats à mener. Et soudain la lumière.

En attendant demain

Réveil glacé, mal dans les yeux. Une lumière jaune qui tombe d’une ampoule nue, se saisir en situation. Froid vif, ciel gris. La qualité de l’air se dégrade sous l’effet d’une pollution aux particules fines, bloquée par les conditions anticycloniques. Données météorologiques, une éclatante lucidité. C’est drôle votre journal, je vais écrire le mien. Achevés inachevés, dispositions testamentaires, commençons par les fins. Henri-Frédéric Amiel, le 26 avril 1881 : nuits abîmantes, jours exaspérants, point de sommeil, point d’appétit. Le 29 avril, date ultime du Journal intime qu’il tient depuis quarante-deux ans : journées de misères telles que je ne puis même porter le poids d’une plume. La maladie l’emporte deux mois plus tard. Douze volumes seront publiés chez L’Age d’Homme, je m’approche pieds nus de la fenêtre. Corbeau sur la pelouse, est-il utile de préciser ? Noir. Porter ses masques, pas de transparence de l’être. Un journal n’est intime, selon moi, qu’en ce qu’il est « intimement lié à la décomposition », à la mort. Combien de temps encore ? J’emprunte la formule à Witold Gombrowicz qui affirme que tout art en général frôle le ridicule, la défaite, l’humiliation. C’est exactement ça, et c’est ce qui est beau. Kronos, son contre-journal, ne sera publié en France que quarante-sept ans après sa disparition. Notes laconiques, purement factuelles. Comptabilité, médicaments, secrétariat, vie sexuelle, achats, amis, éditions, traductions. « 1945. Mai. Fin de la guerre. Démarches pour faire publier El drama erótico sudamericana infructueuses. » Mais encore : « Je végète et ne fais rien. Aucune correspondance. Rien. » Il regarde les murs. Que peut-on savoir ? se demande-t-il, douleur au foie. Il regarde les murs. Il sort une jambe, s’assied au bord du lit. L’auteur de Cosmos, « roman sur la formation de la réalité », allume une cigarette. Toujours occupé à la même chose, il regarde les murs. — Si la maison brûle, tu prends le Kronos et tu cours le plus vite possible, dit-il à sa femme Rita qui boit un café dans la cuisine, il a fini par se lever. Cendrier sur la table, écrase sa cigarette (peur du cancer de la cavité buccale). Se diriger dans le chaos et instaurer un ordre ou se laisser porter, toutes les options. Lignes d’ombre et littérature. Que suis-je en train de construire ? ce qui est à venir en moi. Kafka, qui vit ses derniers jours au sanatorium de Klosterneuburg, ne peut parler ou déglutir qu’au prix d’immenses souffrances, ne communique que par des notes écrites. Processus de désagrégation, lésions de la gorge et du larynx. « Croire que je puisse une fois risquer simplement une grande gorgée d’eau », peut-on lire dans une note aujourd’hui conservée. Un long chemin vers la lumière. La veille de sa mort il se montre joyeux, travaille aux épreuves de son dernier livre, Un champion de jeûne, écrit à ses parents. Il décède le 3 juin 1924. Sujet fort de son existence, mortel dans la nouveauté, toute crise, sauvages désintégrations, j’ai bon espoir, je mets mon portable sur silencieux. Table devant laquelle je suis assis, fatigue oculaire, une magistrale quotidienneté. Au cœur du concevable, ce qui se donne à lire. Virginia Woolf commence la rédaction du Journal d’un écrivain en 1915, l’achève en 1941, quatre jours avant de se suicider. « Curieuse impression du bord de mer, écrit-elle. Chacun s’arc-boutant, luttant contre le vent, saisi, réduit au silence. Entièrement vidé de sa chair. » Témoignage personnel, analyse de l’Histoire. Disqualification des discours dominants, subjectivation du fait politique. Et, pour finir, intime plongé noyé. Les eaux en crue de la rivière Ouse, des pierres dans les poches du manteau. Son corps ne sera retrouvé que quatre semaines plus tard, en cours de décomposition. Vie intérieure, tache verte abdominale. Intense activité bactérienne intestinale, quantité importante de gaz qui distend l’abdomen (méthane, hydrogène, dioxyde de carbone, sulfure d’hydrogène), apparition marquée du système veineux, odeur pestilentielle. C’est beau, déroutant, fou et intolérable. Profond sommeil, l’infinité des phénomènes. Tôt ce jour-là, je bus un café au Fontenoy.